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Vie et mort de l'impérialisme

par : Terouga

 

 Si l'impérialisme n'a qu'une définition (phénomène d'expansion d'un État et de domination collective : domination culturelle, économique, militaire, etc.), ses différentes manifestations sont elles très diverses.

L'Antiquité a vu naître deux types de système impérialiste. Le plus courant, qui s'est perpétué jusqu'au XIXe siècle, est celui des grands empires territoriaux à la domination plutôt lâche. Ce fut le cas des empires babyloniens et achéménides : une monarchie appuyée sur des bases féodales fédère par la force ou par la négociation des entités politiques diverses et variées. Le modèle le plus abouti de ce système est le modèle romain.

Violent puis intégrateur, l'empire romain a duré longtemps en créant un espace unifié où peuples, religions et régimes politiques cohabitaient et s'intégreraient réciproquement. Ainsi même un empereur belliciste comme Caracalla donna à tous les habitants libres de l'empire la citoyenneté romaine (212 ap. JC).

Ce modèle fut tellement durable qu'après la disparition politique de l'empire, les peuples intégrés gardèrent certains traits des Romains (langue latine, architecture, mythes, monogamie...).

Au XIXe siècle les derniers empires de ce type expirèrent : c'était le cas des empires russes et ottomans fragilisés par un autre type d'impérialisme : l'impérialisme de type réticulaire (réseau de réseaux). Ce fut ainsi les soldats japonais expédiés par les capitalistes nippons qui expulsèrent les Russes d'Extrême-Orient (victoire de Port-Arthur en 1905). Même structure en Arabie quand des agents anglais soulèvent les tribus arabes contre les Turcs (première guerre mondiale). Les arrière-pensées pétrolières ne sont plus très loin... Pour ce modèle hors de question d'intégrer les territoires "libérés" à la métropole, le but est tout autre : détourner les ressources produites vers les centres d'activités, les gros centres. C'est la naissance des premières bourses de valeurs. Encore aujourd'hui les places financières japonaise et britannique sont parmi les premières du monde.

 

La "fin de l'Histoire" au service de l'impérialisme

Pour les historiens libéraux la boucle est bouclée. Sur les décombres des empires "féodaux" doivent naître des empires commerciaux "mondialisés", c'est à dire avec une monnaie unique, une culture et des moeurs conformes, etc. Dans cette logique les guerres américaines du XXe siècle sont de logiques et souhaitables machines à uniformiser et moderniser le monde : des gros centres consommateurs captent des flux de richesses des quatre coins du monde en gardant à portée de main des contingents armés au cas où... C'est la "fin de l'Histoire" de F. Fukoyama.

En 1899 les Américains envahissent Cuba pour expulser définitivement les dernières positions de l'Espagne impériale alors en pleine déliquescence.

Reste qu'on oublie généralement que cet autre impérialisme, plus "moderne" n'est pas né avec la reine Victoria, mais bel et bien dans l'Antiquité. C'est toute l'histoire de l'Athènes dite "classique" (autour du Ve siècle avant JC).

 

Un impérialisme exemplaire : la cité d'Athènes

Athènes ne fut jamais un empire territorial : la cité proprement dite ne fut pas plus grande que l'actuel duché du Luxembourg et cette cité n'annexa jamais énormément de territoire. Au contraire elle mis en place le premier exemple de réseau impérial.

Après des succès inattendus face aux attaques de l'empire perse (490 : bataille de Marathon et 480 succès de Salamine), la cité d'Athènes propose une alliance défensive aux autres cités grecques de la région : c'est la naissance de la Ligue de Delos, du nom d'une de ces cités alliés. Durant quelques années le "contrat" de défense commune va être respecté : des attaques perses vont de nouveau être repoussées dans l'intérêt de toutes les cités associées.

Assez vite la menace perse décline avant de disparaître. À quoi va donc servir la Ligue et son budget ?

En effet, la cité de Delos reçoit chaque année des sommes des cités adhérentes destinées à financer l'effort de guerre, c'est-à-dire construire et entretenir une flotte de guerre très puissante destinée à tenir en respect la flotte perse. Comme Athènes est une cité portuaire et que les Athéniens ont vaincu les Perses sur l'eau à Salamine en 480 les équipages et les officiers athéniens se rendent indispensables, elle construit elle-même des navires en quantité.

Assez vite cependant, alors que la menace perse diminue la question du rôle de cette ligue se pose avec de plus en plus d'acuité. Certaines cités jugent la menace extérieure minime et proposent de se retirer de la Ligue, déclarant assumer seules leur défense. Athènes, installée au sommet de cette machine de guerre réagit très mal et commence alors à utiliser la Ligue pour son seul profit : les contributions amassées à Délos sont transférées à Athènes pour "raisons de sécurité" et les Athéniens ne rendent plus de compte de l'utilisation de ces sommes. C'est le début de la fuite en avant de l'impérialisme athénien.

 

Un système impérialiste ne peut se modérer de lui-même

Athènes impose sa monnaie aux "alliés", le trésor de la Ligue sert à bâtir les magnifiques bâtiments publics de la cité (l'Acropole...). La culture athénienne s'impose partout dans le monde méditerranéen. Avec les sommes exigées des alliés la cité consomme des produits de toute la Méditerranée.

Les cités récalcitrantes vont commencer à émettre des réserves de moins en moins diplomatiques. Certaines comme Naxos ou Thasos demandent à sortir de l'alliance. Les Athéniens refusent, c'est la révolte de ces cités, la flotte de guerre encercle et assiège les îles révoltées, Naxos se rend au bout d'un an. En 465, Thasos se révolte. C'est une grande île, très riche, elle résiste pendant deux ans puis se rend... elle est réduite en esclavage ! Elle doit supporter une "contribution" plus élevée, la Ligue est devenue une hégémonie, un impérialisme. Athènes va durcir et renforcer ses exigences : en captant les richesses produites chez ses "alliées", Athènes connaît une période d'expansion économique inouïe.

Au sud de l'Attique (région d'Athènes), l'île d'Egine est très pauvre, mais ces marins sont réputés, elle ne vit essentiellement que de ce que la mer lui apporte. Ce sont des concurrents du commerce athénien, les Athéniens montent une expédition et assiègent l'île. Les habitants d'Egine sont intégrés de force à la confédération ! L'empire se renforce par la force.

Pour financer ses dépenses de prestige, son niveau de vie la cité d'Athènes exploite de plus en plus violemment ses cités "alliées" : le poids de l'économie athénienne, ses partisans politiques influents un peu partout en Grèce et ses soldats finissent par achever de solidifier cet impérialisme d'un genre nouveau.

 

Démocratie et idéologie impérialiste

Prétendument démocratique, la cité d'Athènes nous a laissé des textes d'hommes politiques ayant expliqué leur point de vue sur cet impérialisme.

Les discours de Périclès nous montrent combien les dirigeants de cette démocratie étaient conscients et fiers d'être les Grecs les plus puissants et les plus aptes à diriger le monde grec. Périclès disait ainsi que c'était les Grecs qui avaient appelé Athènes à la tête de la Ligue après le reflux des Perses. De même, protégées par la flotte athénienne les cités enrôlées devaient se contenter de contribuer pour cette protection sans chercher à en savoir plus. La Ligue n'avait-elle pas débarrassé les "alliées" des Perses et des pirates ? Les dirigeants d'Athènes sont donc parfaitement conscients d'être prédestinés à guider le monde grec.

Ainsi de 480 à 431 avant J-C, Athènes règne-t-elle sur la mer Égée avec de plus en plus de violence et de mauvaise foi. Toute opposition dans son empire est impitoyablement traitée. Il y a une inflation dans la cruauté et les peines infligées aux rébellions encore ponctuelles et isolées. La disproportion dans le rapport de force empêche toute issue originale.

 

Quelles limites ?

En 431, l'influence maritime et économique d'Athènes se heurte à une autre association de cités, celle de Sparte, importante cité du sud de la Grèce qui fédère les Grecs mécontents de l'arrogance et de la domination d'Athènes. En 431 démarre la célèbre "guerre du Péloponnèse" qui va opposer Sparte et Athènes jusqu'en 404 avant JC. C'est toujours Périclès qui lance Athènes dans la bataille. Il est sûr de lui et explique pourquoi

- la flotte athénienne est la première de toute la Méditerranée.

- Athènes a la monnaie et l'économie la plus forte de la région

- le système politique athénien, la démocratie, est le meilleur de tous.

- Athènes contrôle les détroits stratégiques de la zone

- Athènes a défait l'ennemi perse

En clair, Athènes ne peut pas perdre et ne doit pas prolonger davantage l'avant-guerre. C'est totalement certains d'une victoire rapide et sûrs de leurs armes que les Athéniens se lancent dans l'une des premières "guerres totales" de l'Antiquité. L'une des deux cités doit rendre l'âme au terme de cet affrontement.

Contre toute attente Sparte et ses alliés sans navires ni ressources nécessaires vont résister plus longtemps que prévu aux expéditions. C'est le début d'un conflit qui ne va pas cesser de rebondir. Les élites athéniennes ne réalisent pas les limites de leur puissance. Habituées depuis cinq décennies (480 / 430) à l'emporter par la force il paraît absurde et vain aux Athéniens de cesser le combat. Toute paix équilibrée n'est qu'une chimère. Tôt ou tard la cité qui a refoulé les Perses l'emportera sur une ennemie nettement plus faible, au régime politique jugé arriéré, etc. Ainsi les paix signées ne sont que des trêves et aucune opposition à la politique guerrière ne se fait durablement entendre.

L'impérialisme athénien, ivre de lui-même et sans autre perspective que celle de dominer plus et plus longtemps, entraîne la cité dans un abîme sans fin. Petit à petit les alliées se révoltent à nouveau, la violence des combats augmente dans tous les camps et la seule solution semble être la défaite totale d'Athènes.

 

Expéditions gagnées d'avance et...

Pour détourner la colère de la population sensée gouverner, les chefs de guerre athéniens décident une expédition lointaine et "décisive" : l'expédition dite "de Sicile". Des centaines de navires de combat et des milliers d'hommes partent d'Athènes dans la liesse populaire : la Sicile peuplée de grecs est jugée faible et divisée en pouvoirs rivaux. La proie riche en blé et possibilités commerciales semble facile.

De 415 à 411 avant JC, se joue le pire désastre qu'Athènes ait jamais connu. Pratiquement aucun soldat ne revient. Progressivement et malgré des renforts, les Siciliens harcèlent et déciment les contingents athéniens. La fin de l'impérialisme athénien se profile. Épuisée, endettée, lâchée par ses derniers alliés, Athènes finit assiégée et réduite à la famine par les Spartiates. En 404, elle se rend et ne retrouvera plus jamais sa puissance passée.

Le cycle ouvert avec les succès contre les Perses s'achève.

 

...faillite de l'impérialisme

L'histoire d'Athènes s'est poursuivie, elle est redevenue une cité indépendante, mais jamais elle ne tenta de revenir à la politique de Périclès qui associait la grandeur d'Athènes à une domination économique, militaire et culturelle.

Les parallèles avec la "démocratie" américaine ne manquent pas au niveau des structures de l'impérialisme :

- puissance régionale qui devient mondiale après 1918 : les USA se donnent dès lors le beau rôle ;

- monopole culturel, monnaie internationale, puissance militaire "protectrice" de 1945 à 1989 ;

- Après 1989, on passe de la domination d'une partie du monde à l'impérialisme total, c'est-à-dire qui ne se nourrit plus que de lui-même ;

- Assurés d'être dans le camp du "bien", surarmés, les USA ne rechignent pas à résoudre les contradictions par la violence ;

- Clivages avec des anciens "alliés" ;

- Fuite en avant dans des guerres "gagnées d'avance"...

 

La phase finale

Même si l'Histoire ne se répète jamais on peut penser que la phase finale de cette boucle impérialiste s'est ouverte en 1989 quand les soldats US ont envahi le Panama pour garder le monopole du canal stratégique quelques années de plus. La première guerre contre l'Irak (ex-allié dans la lutte contre l'Iran perse) marque un changement d'échelle. Le reste n'est qu'une suite d'expéditions pour mater des ennemis mineurs mais non décidés à "jouer le jeu" (Somalie, Yougoslavie, Afghanistan...)

Aujourd'hui les idéologues de cet impérialisme croupissant reviennent là où ont débuté leur ivresse : l'Irak. Rappelons que les Romains prirent trois fois la capitale des Parthes Ctésiphon (sur le Tigre) sans jamais pouvoir s'y maintenir. Ainsi la bataille de Bagdad sera peut-être gagnée, mais la guerre, elle, ne le sera jamais.

Ainsi la question n'est pas de savoir si l'impérialisme américain sera abattu, mais si il faudra trente ans pour l'abattre.

 

 

Références bibliographiques :

- Lénine, l'impérialisme, stade suprême du capitalisme.

- Thucydide, La Guerre du Péloponnèse.