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 L''Irak ou la solitude d'un impérialisme

 

par : Terouga

  1) Récurrence d’une stratégie impérialiste : provocation, guerres, domination

Les interventions impérialistes décidées par la présidence Bush au début des années 2000 sont arrivées à une étape. La guerre en Irak que l'administration Bush a imposée au monde entier a été l’exemple parfait d’une intervention impérialiste post-guerre froide, c’est-à-dire celle d’un État surpuissant et seul dans ce cas. Si la première guerre du Golfe avait obéi à une stratégie “intelligente” (peu de pertes militaires, instrumentalisation d’un régime affaibli, etc.), la deuxième ressemble à une caricature : envoi de milliers de soldats (parfois inexpérimentés), occupation de l’ensemble du pays, humiliation de toute un population, vaine fierté du “civilisé” sur le barbare hirsute, etc.

Cette intervention devait être la grande oeuvre des néo-conservateurs américains, heureux d’attaquer un adversaire à genoux, satisfaits de traîner dans la boue un pays musulman (donc arriéré), occupant un pays hostile à Israël. Après la victoire d’avril-mai 2003, l’impérialisme américain avait réussi la première moitié de son programme, à savoir investir massivement et militairement le Proche-Orient pétrolier. Cette zone plus que jamais stratégique vu les réserves pétrolières (et vu l’indépendance politique de gros producteurs comme la Russie ou le Venezuela) permet à celui qui la contrôle d’imposer ses exigences au reste du monde pour le siècle prochain. Le déclin des puissances européennes (France, Royaume-Uni) data de l'expulsion de leurs intérêts au tournant des années 50 par les majors du pétrole US, opportunément associées à la secte des Wahabites en Arabie. Ainsi l’expédition de Suez sera l’ultime tentative pour restaurer cet impérialisme franco-britannique.

Finalement affaibli à la fin du XX°s (rivalités commerciales avec l’Europe et le Japon, fragilité du système financier international, émergence d’une Chine “souverainiste”...) les États-Unis ont voulu, après le 11/09, réitérer leur politique classique de guerres impérialistes suite à un “incident” déclencheur plus ou moins orchestré.

Ce fut le cas face à l’Espagne en 1898, ce qui aboutit à la domination de toute l’Amérique latine. Même chose face aux Japonais en 1941 : contrôle de l’Océan Pacifique. Même la guerre du Viêtnam débuta suite à la fausse attaque d’un bâtiment de guerre américain.

  Dans tous les cas l’oligarchie régnante estime ses possibilités de réussite et engage le pays quand la disproportion des forces permet une victoire facile et rapide. Même face au Japon des années 40, l’Amérique avait de bonnes chances (la victoire fut acquise en moins de 4 ans) vu que Tokyo se battait sur plusieurs fronts depuis plus de 10 ans et avait un potentiel militaro-industriel déjà au maximum de ses capacités, tout l’inverse des États-Unis de 1940 à la recherche de débouchés pour sortir définitivement de la crise de 1929...

C’est cette stratégie qu’imposèrent les néo-conservateurs qui puisent aux sources intellectuelles de la pensée politique américaine classique : un mélange de messianisme (l’Amérique, nation “élue”), de manichéisme (la nécessité d’un ennemi) et d’impérialisme basique (conquérir de nouveaux marchés pris à des barbares vraiment trop arriérés). Rien de très nouveau en Amérique...

Cette stratégie plusieurs fois victorieuses depuis plus d’un siècle négligeait néanmoins trois “angles morts” pour les années 2000 :

Première faiblesse : la durée de la guerre.

En lançant ses légions contre plusieurs ennemis, les États-Unis se lançaient dans un conflit forcément long c’est-à-dire sans vraie limite dans le temps et l’espace... Sans recourir à des supplétifs locaux aux ordres, la présence de soldats américains devient nécessaire, et le risque d’un nouveau Viêtnam réel. L’intervention en Somalie fut là dessus sans équivoque.

Deuxième faiblesse : l’isolement. Le pays le plus puissant du monde peut-il être réellement isolé ? Pas vraiment, la “coalition” qui agit en Irak réunit plusieurs pays, mais est-ce une réelle coalition ? Elle n’a rien de commun avec la coalition de 1991. Les États-Unis n’arrivent qu’à salarier quelques alliés (Royaume-Uni, Italie, Pologne...) qui subissent une énorme pression de la part de leur opinion publique respective.

Troisième faiblesse : la “révolution”.

En bouleversant des régions et des États déjà très fragiles, les interventions militaires US peuvent aboutir non à une stabilisation de type “plan Marshall”, mais au contraire à une série de violences et de révoltes à caractère révolutionnaire. Les Bolcheviques des années 20 ont largement bénéficié des honteuses interventions étrangères anti-communistes.

Le monde du début du XXIe siècle est devenu si complexe, si polycentrique, si fébrile qu’une guerre impérialiste classique ne peut avoir aucune chance de réussir comme au XIXe siècle.

La domination séculaire de l’Occident est arrivé au bout de son cycle historique : la part de l’Europe et des États-Unis dans la production industrielle mondiale décline depuis des décennies. De même les découvertes, les innovations ne sont plus le monopole des “Blancs”, la  Chine Populaire ou l’Inde seront (ou sont ?) des nations redoutables sur le plan de l’innovation.

Doucement mais sûrement des alliés tactiques ou traditionnels des États-Unis se détachent de l’archipel impérialiste : la position de la France et de l’Allemagne sur la guerre de 2003 montre la rupture nette avec la politique suivie par Mitterrand et Kohl dix ans plus tôt. Même chose en Turquie où l’allié américain passe désormais après l’intérêt régional (veto sur un Kurdistan indépendant). Il est loin le temps où l’URSS agrégeait tout le monde derrière Washington...

De même la Russie de Poutine n’est pas le bateau ivre de Eltsine qui fut plus pro-américain que bien des potentats d’Amérique du sud. D’ailleurs, dans la chasse gardée séculaire de l‘Oncle Sam, des velléités de résistance inédites se développent : Cuba n’est plus la seule nation à refuser les diktats politiques des États-Unis. Le Venezuela, le Brésil, mais aussi l’Argentine souhaitent rompre en douceur avec des décennies de “souveraineté limitée”. Même les très intégrés Mexique et Canada ont refusé d’envoyer le moindre soldat en Irak.

Si les États-Unis avaient envahi l’Irak en 1991 où leur impérialisme était encore totalement hégémonique, sans doute auraient-ils réussi partiellement leurs objectifs. Aucun pays d’Europe, ni la Chine et encore moins la Russie n’avaient bloqué le processus. Sur place la Syrie, l’Egypte, l’Arabie Saoudite servaient de “caution arabe”, Ben Laden émargeait encore à la CIA et l’Iran sortait de la guerre Iran-Irak.

Aujourd’hui qu’en est-il ?

Si les Américains bénéficient encore de la “neutralité” des grands partis politique irakiens (kurdes, chiites, sunnites) ils ont perdu depuis des mois déjà la neutralité de la population. Décidés à investir massivement dans la guerre, les oligarques américains n’ont pas voulu investir dans l’État, le social et la paix en général. Pourquoi donc auraient-ils fait en Irak ce qui n’ont jamais fait chez eux ? Il n’est pas impossible que les jeunes irakiens soient plus alphabétisés que les jeunes Noirs des ghettos américains...

 

2) La solitude d’un impérialisme

Le parallèle entre le bourbier irakien et le bourbier afghan des Soviétiques est intéressant à plus d’un titre. Comme l’Union Soviétique des années 70, l’Amérique des années 2000 est arrivée au bout de sa dynamique. Qui aurait parié sur l’effondrement de l’URSS 10 ans après la conquête de Kaboul ? Pourtant l’invasion de 1979 recelait déjà en interne les contradictions qui empoisonnèrent les dernières années de l’URSS.

La communauté internationale condamna l’invasion sans équivoque, la direction soviétique fut divisée dès l’origine et surtout la population commença à encaisser douloureusement le coût humain de cette guerre lointaine, inutile et cruelle. Le communisme d’Octobre perdit ses derniers oripeaux dans cette expédition toute coloniale, même si les alliés des Soviétiques en Afghanistant étaient bien moins rares que les irakiens pro-américains d’aujourd’hui... De plus, des tas de lobbies se liguèrent pour subventionner les “résistants” les plus fanatiques à cette illégale invasion (déjà Ben Laden).

Nous avons la même structure côté américain aujourd'hui  : une opinion mondiale et des gouvernements qui condamnent totalement cette attaque. Une guerre illégale selon l’ONU. Une élite américaine très divisée sur la question et surtout une population américaine partagée entre la douleur des familles de jeunes soldats tués “for oil” et le soutien à un président “de guerre”.

La guerre d’Afghanistan fut comme la guerre d’Irak à ses débuts : facile les premiers mois, utile par la suite (budgets militaires facilement augmentés) et insoutenable les neuf années qui suivirent ! Aidés de mille façons les résistants poussèrent les occupants à devenir de parfaits criminels.

Aujourd’hui l’impérialisme américain en Irak est donc seul, il s’est déjà condamné à le rester. Ni l’OTAN, ni l’ONU ni même les derniers alliés de Washington ne peuvent ni ne veulent intervenir pour épauler les légions de Bush.

En Irak même, les Américains n’ont pas réussi à mettre sur pied un parti ou des groupes clairement favorables à leur occupation. Idéologiquement, nul irakien ne se reconnaît dans le christianisme apocalyptique de Bush, pas plus que dans la “démocratie” occidentale. La police irakienne est peu fiable, soumise aux attentats des rebelles et largement infiltrée par ceux-là.

La crise des otages est ambigue : si les preneurs d’otages visent parfois à discréditer les rares pays entretenant des contingents sur place, certains groupes aux agissements abominables roulent plutôt pour ceux qui sont intéressés à justifier la présence US. À noter que la résistance baasiste de Bagdad et l’Armée du Madhi chiite ont mises à prix la tête de Zarkaoui.

Le coûts des pertes militaires et civiles coincent l’armée américaine entre le marteau de l’opinion et l’enclume des milliers de civils massacrés. Pour arriver à quelque chose en Irak (mais quoi au juste ?) il faudrait deux à trois fois plus de soldats et inonder la société irakienne des bienfaits de la société de consommation (services publics, emplois, grands travaux...). Cette politique demanderait des efforts budgétaires que les États-Unis ne peuvent fournir. Déjà les capacités de production militaire et de recrutement sont au maximum (difficultés de recrutement, pénurie relative de munitions...).

Or n’oublions pas que la guerre n’était qu’une “étape”. L’impérialisme US a d’autres cibles prioritaires pour sécuriser son système de domination : la Syrie baasiste est dans le collimateur (sanctions de Washington), mais surtout l’Iran, énorme ennemi potentiel des intérêts US dans la région. Or, là aussi les contradictions ne manquent pas : pour éviter une déstabilisation en Irak, Washington doit pactiser avec Téhéran qui influence les chiites irakiens et libanais. Sans neutralité chiite, les Américains seront seuls face aux groupes wahhabites sunnites fanatiques. Ces derniers sont très utiles pour justifier une guerre ou une occupation, mais ils peuvent se révéler totalement incontrôlables à la longue. C’est tout le danger de parier sur des micro-groupes incontrôlables... Pour favoriser ses intérêts, l’impérialisme allemand favorisa clairement la “secte” des Bolcheviques en 1917...

 

3) Bilans

Cette guerre de 2003, comme celle qui opposa Afghans et Soviétiques en 1979, ne fait que commencer. Elle débute pourtant de façon catastrophique pour les Américains. Personne ne les soutient réellement dans cette guerre illégale et injuste.  Le contrôle et l’exportation du pétrole irakien n’est pas assuré. Les alliés naturels de l’impérialisme US rallient la neutralité ou l’opposition à leur ancien parrain (France, Allemagne, Turquie, Espagne...). Les rebelles irakiens se renforcent et s’unifient tous les jours face à l’absurdité et à la cruauté des légions de Bush. Les États voisins tolèrent ou encouragent les activités des résistants à l’occupation pour éviter que les soldats US interviennent en Iran, Syrie, Arabie... L’opinion américaine est partagée entre pacifistes et bellicistes. De plus, une guerre larvée agite le sommet de l’État entre “modérés” comme C. Powell et “durs” comme D. Rumsfeld. La “guerre morale” est perdue depuis le scandale des tortures... Le “terrorisme international” est plus vivace que jamais. Le nationalisme arabe et l’islamisme révolutionnaire ont fusionné devant l’agressivité et le caractère “civilisateur” des occupants.

Doucement l’Irak se fragmente en trois espaces : le nord kurde réellement autonome mais menacé de déstabilisation par la Turquie. Le centre sunnite investi par les activistes sunnites et agités par des groupes de guérillas à la fois post-baasiste et islamistes. Le sud, cogéré par les milices chiites qui sont pourtant tentées par l’expulsion des contingents étrangers.

Une sortie politique du conflit n’est plus possible car les partis qui jouent le jeu du très virtuel “transfert de souveraineté” passent à juste titre pour des complices de l’occupation et de ses crimes (humains et économiques). Déjà, dans les espaces que les Américains ne peuvent plus contrôler faute de perdre des dizaines de soldats, se développent des zones “grises”, c’est à dire soumises aux bombardements américains et livrées aux seigneurs de guerre d’un jour. Là aussi, cela n’est pas sans rappeler l’Afghanistan des années 90, entre le retrait soviétique et la “pacification” des Talibans.

 

En guise de conclusion...

Avant de crever de lui-même brutalement, le système impérialisme tente toujours de se “refaire” dans une fuite en avant que l’Histoire ne saurait que sanctionner.

Ce fut le cas de l’impérialisme athénien qui, à bout de souffle, tenta de piller la Sicile. Ce fut le désastre de l’expédition de Sicile (415-411 av. JC). Mais les Romains firent de même en Mésopotamie précisément : plusieurs tentatives de conquêtes aboutirent à des victoires toujours plus temporaires avant le recul général de l’empire byzantin (début du Moyen Age).

Quant à l’empire européen des Habsbourg aux XVI°-XVIIe siècles, ne déclina-t-il pas très vite après avoir échoué à récupérer la Hollande calviniste ?

Et que dire de la guerre d’Indochine pour la France ?