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Saddam : l’étrange prisonnier

par : Terouga

Passé le bla-bla médiatique qui a suivi la capture du "tyran", il est souhaitable d’analyser en profondeur ce que signifie cet événement ou ce non-événement. Est-ce réellement une victoire de l’Amérique occupante, une libération de l’Irak ou encore un marché de dupes ? Qu’adviendra-t-il des mo uvements qui luttent les armes à la main contre les impérialistes ?

Saddam Hussein est-il si indéfendable alors même qu’il fut des années durant le rempart de l’Occident dans la région ? Est-il par ailleurs le fossoyeur ou l’héritier d’un quelconque mo uvement progressiste ?

 

I) Le spectacle de l’occupation.

Les Situationnistes de la fin des années 1960 n’auraient pas hésité à qualifier l’arrestation de "spectacle", avec la couverture médiatique, les sourires des envahisseurs et les images en boucle on n’en sort plus. Partout s’étale LE succès des troupes US. Le succès... Sans doute n’y a-t-il effectivement que ça qu’ils aient réussi en huit mo is d’occupation. Et après ? Passé l’ivresse des cravatés que va-t-il rester ?

Dans les geôles des occupants croupissent des centaines de suspects ce qui n’a pas vraiment contribué à réduire les attaques anti-américaines... Bien au contraire. Derrière le flash de l’arrestation il y a la réalité. Autrement spectaculaire.

Il ne faut pas nier que certains irakiens particulièrement maltraités sous l’ancien régime aient éprouvé de la joie après la "bonne nouvelle", mais les rues de Bagdad n’ont connu ni liesse, ni manifestations excessives de joie. Les coups de feu en l’air ont été bien mo ins vifs que ceux saluant une victoire de football...

 

II) Docteur Hussein et mister Saddam

Mais qui est donc Saddam Hussein ?

La question hante les têtes depuis que le Raïs a envahi le Koweït après des années de collaboration étroite et positive avec l’Occident. Dès lors il passe pour un tyran fou, un sanguinaire despote qui massacre sans discernement opposants et innocents...

La réalité du régime de Hussein est véritablement multiple. Dans un pays instable depuis ses origines étatiques on peut penser que seul un régime fort pouvait stabiliser et développer la contrée. Le général Kassem renverse la mo narchie fantoche pro-britannique en 1958. Dès lors l’Irak va connaître à l’ombre de ce général philo-marxiste un développement sans précédent dans la région.

Malgré des luttes sévères contre les Communistes et les Kurdes, Kassem lance le pays dans une sorte de socialisme arabe exemplaire où le développement et l’anti-impérialisme deviennent les priorités du régime.

1963 : Kassem est renversé par son partenaire, le parti Baas qui, finalement, continue dans la voie patriotique et socialiste. Les chefs du Baas se succèdent suite à des révolutions de palais, mais la ligne générale reste la même : coopération avec l’URSS, nationalisations des ressources du sous-sol, industrialisation et alphabétisation... Le pays toujours très instable politiquement (Kurdes, Chiites, Communistes et autres s'entre-déchirent) connaît des années de développement, parallèle au prix du brut.

Au niveau régional l’Iran et le Koweït (pro-occidentaux) complotent pour réduire le débouché maritime de l’Irak et des champs pétroliers sont disputés...

En 1979 les convulsions du Baas amènent le général Saddam Hussein au pouvoir, mieux que ses prédécesseurs il s’impose par la violence. Comme Staline en son temps on peut imaginer qu’il applique à la lettre la formule "eux ou mo i". À cette époque il poursuit néan mo ins la politique sociale de ses prédécesseurs : les droits de la femme sont renforcées et l’école devient obligatoire. On peine à croire aujourd’hui que S. Hussein obtient le prix de l’UNESCO pour l’alphabétisation.

Dès son arrivée au pouvoir S. Hussein passe pour un "dur". Dans les années 60 il avait trempé dans des complots contre Kassem, à cette époque, ce gros bras est en contact avec la CIA qui voit en lui un éventuel recours dans le Baas face au puissant PC pro-soviétique. Une longue amitié naît. Elle débouchera sur la visite de D. Rumsfeld à Bagdad en 1983, et, les seules armes chimiques qu’eurent jamais les Irakiens furent vendues par les USA.

En 1980, à peine installé à Bagdad S. Hussein écoute ses "amis américains" qui le poussent à attaquer l’Iran révolutionnaire et anti-américain depuis 79. Après avoir liquidé le PC dans des purges géantes l’ami Saddam attaque donc l’Iran... Huit années de gâchis vont suivre. Saddam Hussein devient alors le rempart laïc contre l’islamisme, l’étoile du président atteint son zénith. Il est très bien vu de l’Europe, des USA et des régimes féodaux arabes du Golf attachés à exploiter leurs esclaves et leurs minorités chiites... Bagdad grouille alors de grands patrons français, d’investisseurs anglo-saxons et de coopérants en sécurité. Les armes les plus mo dernes et les plus interdites inondent les armées de notre ami Saddam... Nul alors ne songe à regretter les opposants qui "disparaissent" toujours autant.

Mais la ruineuse (et inutile) guerre contre l’Iran sape déjà les acquis du socialisme irakien. Le conflit est si meurtrier que la population masculine décline et que la société est hantée par cette mo rtalité énorme. Le pays s’endette pour faire face...

En 1988 l’Irak est à genoux mais surarmé, un peu comme l’URSS en 1945. L’armée de Monsieur Hussein devient une machine de guerre pour Saddam-le-dictateur. La mue se fait en un jour : le 2 août 1990 quand Saddam Hussein tombe dans le piège tendu par les USA feignant de laisser Bagdad annexer le Koweït, territoire il est vrai historiquement irakien...

Le but de la première guerre du Golf est, pour Washington, de se rendre indispensable dans un mo nde où la Guerre Froide est déjà finie. Sans URSS à contenir que deviendront l’OTAN, la CIA, Israël... C’est l’occasion pour l’ancien maître des services secrets G. Bush d’affaiblir un pays susceptible de menacer réellement la suprématie militaire d’Israël (missiles à têtes NBC).

L’Occident découvre alors le "vrai" visage de S. Hussein : brutal, tyrannique, cruel, mégalomane, etc. Des qualificatifs exacts, mais ni plus ni mo ins que les adjectifs "laïcs", "anticommuniste", " mo derniste", etc.

La réalité du régime irakien n’est pas entre ces deux extrêmes, c’est ces deux extrêmes. Saddam Hussein est un très prévisible tyran oriental, comme les trois quarts des "présidents" du secteur. Issu d’un milieu mo deste il s’est hissé au sommet du pouvoir par la violence et s’est maintenu au sommet avec les mêmes méthodes, s’il avait changé de méthodes il eu fini bien plus vite dans une révolution de palais. Par dessus les élites traditionnelles il dialogue directement avec les masses lors de grands rassemblements et avec l’aide des organisations populaires toutes dévolues au père de la Nation.

Logiquement le parti Baas est devenu de mo ins en mo ins socialiste et de plus en plus tribal. Pas plus avant S. Hussein le pouvoir a été partagé par les Kurdes et les Chiites. Hanté par le militarisme et la solution de la violence, il a voulu jouer au niveau international comme au niveau national : taper d’abord, négocier ensuite. C’était oublier qu’il avait avec lui non un allié exotique, les USA, mais un parrain exigeant.

En arrêtant ces jours-ci leur ancien valet , les hommes du clan Bush ont récupéré leur marionnette folle. Mais ont-ils aussi arrêté les idéaux qu’il indûment incarné ?

 

III) Ali fait de la résistance.

Kassem, le Baas, S. Hussein... De 1958 à aujourd’hui Bagdad a été le siège d’un pouvoir officiellement socialiste et réellement sunnite. Au fil des années le pouvoir de S. Hussein est devenu de plus en plus tribal / familial   et avant l’invasion du mo is d’avril 2003 seuls les réseaux tribaux de Saddam et quelques convaincus voulaient vraiment mo urir pour le Baas. C’était assez pour ralentir le rouleau-compresseur américain quelques jours mais pas assez pour résister durablement au pillage du pays.

Reste qu’entre le 1° mai et la capture de l’ancien "nouvel Hitler" la zone sunnite a été le théâtre de sévères opérations de guérillas : attentats contre les collabos locaux, bombes contre les organisations internationales, manifestations contre l’occupation, guérilla urbaine. Les soldats US sont impuissants face à cette opiniâtre résistance sunnite. L’occupation ne tient que pas le bon vouloir des Chiites (qui protègent l’Iran) et des Kurdes (qui refusent "l’aide" turque).

Par conséquent si les Américains veulent tenir dans la durée ils doivent refuser à Ankara un droit de regard sur les affaires kurdes d’une part, et d’autre part ménager le pouvoir de Téhéran intéressé à rivaliser avec Israël au niveau nucléaire. Une double contradiction qui va, à terme, épuiser la patience de l’opinion américaine qui va voir les Boys payer le prix de cet équilibre instable. Car les réseaux purement terroristes (qui roulent pour ceux qui les paient...) ont, depuis la fin de la guerre, tout intérêt à pousser à bout le processus. C’est le sens de l’attentat de Nadjaf contre l’ayatollah Hakim, homme de Téhéran intéressé à jouer au mo ins temporairement le jeu de l’occupation. De même tous les opposants au sionisme colonisateur ont intérêt à pousser la logique de l’opposition armée comme au sud Liban. On peut ajouter à ces partisans de la stratégie de la tension les ultra-sionistes qui ont toujours voisiné avec les durs de tous les camps (c’est Israël qui fournit à l’Iran les armes américaines de l’Irangate en 1986 contre l’Irak).

Le sentiment national irakien, sans cesse hostile à toute occupation occidentale a donc de beaux jours devant lui car tôt où tard les Sunnites du centre seront rejoins par des éléments kurdes et surtout chiites dégoûtés par la trahison des Américains pris au piège de la fuite en avant de l’intervention. Déjà leur capital de sympathie de la population est réduit à néant.

 

IV) Saddam, un ami qui vous veut du bien

Dans cette situation déjà explosive, un homme peut quelque peu mo dérer la situation...

Malgré son bilan et son progressisme de pacotille, S. Hussein, ou au mo ins son image, a encore une certaine aura dans la population sunnite urbaine. Environ 10 % des Irakiens sont et seront longtemps encore de parfaits soldats de Saddam. Comme Staline ou Napoléon après leur temps, il y a des nom-symbole qui soulève autant de rêves que d’énergie. Même si les figures en question sont autant des fossoyeurs que des continuateurs des idéaux de leur époque. Il n’est donc pas impossible que, coincés dans le brouillard d’une guerre sans nom, les Américains recyclent leur ex-ami  et ses porte-flingues dans la lutte contre... les Chiites par exemple.

Pour satisfaire les nombreux Irakiens qui ont eu à souffrir de la politique désordonnée de S. Hussein la solution aurait été un épilogue à la Mussolini : exécuté sommairement par des civils de base, mais le "spectacle" de la quasi-reddition du Raïs va dans le sens d’un arrangement avec l'ogre Bush. Arrangement déjà sanctionné en 1992 quand l’armada US avait laissé les seules troupes efficaces du régime réprimer des soulèvements.