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L'Iran entre NEP et pérestroïka

Reportage en Iran

par : Terouga

 

1. Une société dynamique

Derrière le masque médiatique calamiteux de l'Iran des ayatollah se trouve une société qui n'a pas grand chose à voir avec la caricature véhiculée par les media occidentaux encore sous le choc de la révolution de 1979 et de ses conséquences multiples. Autant les mariages du Shah faisaient vendre Paris Match, autant Khomeini épouvanta les mêmes lectrices... Alors que le régime évolue à son rythme (malgré des hypothèques réelles) vers une ouverture contrôlée, la société, elle, vit sa vie indépendament de la façade islamique et des querelles internes à la classe dirigeante.

Il suffit de se promener quelques minutes à Téhéran pour constater que la ville ressemble plus à Bangkok ou à Séoul qu'à Kaboul ou Ryad. Que reste-t-il de la révolution islamique dans la capitale ? Quelques fresques à la gloire du régime, l'absence de discothèques et des boites pour l'aide aux orphelins de guerre... Et c'est à peu près tout. Les avenues de la capitale voient défiler des banques, des magasins au standard occidental et même des restaurants "fast food". Quand aux mosquées elles sont rares et bien moins visibles qu'au Maghreb, un comble pour une république islamique ! Plus encore qu'en province les habitants de Téhéran sont en apparence apolitiques. Dans l'agitation d'une capitale qui a gonflé trop vite (exode rural) les Téhéranais votent avec leurs pieds en vaquant à leurs occupations, en faisant des affaires, en consommant et en se désintéressant de la politique. Les bourgeois des quartiers nord se claquemurent dans leurs appartements de luxe et se ruent sur le net et le satellite, les Bazaris du sud font des affaires et une certaine paix sociale propice au négoce règne malgré une réelle pauvreté qui s'accumule à la périphérie des grandes cités, pauvreté occultée et plus ou moins édulcorée par les subventions étatiques ou la charité institutionelle possibles via les revenus du pétrole.

Malgré les efforts du régime pour se rendre indispensable à la bourgeoisie ascendante, celle-ci boude délibérément les ayatollah. Cette bourgoisie qui dynamise de plus en plus l'économie iranienne souhaite une ouverture réelle : le recul du rôle de l'État encore "planificateur", l'encouragement du tourisme et surtout des réformes de fond qui permettraient à ces nouveaux riches de jouir complétement des symboles de l'Occident. Ainsi est-il courant de voir des jeunes femmes habillées à l'occidentale avec juste un léger voile sur la tête. Elles courent les rues de Téhéran portable à l'oreille avec des vêtements aux marques européennes très visibles... En cela l'Iran ressemble quelque peu à l'URSS des années 1980, quand tout le monde rêvait naïvement d'ailleurs devant les télés de l'ouest loin de la mythologie fondatrice du régime.

Plus de la moitié de la population a moins de 30 ans. Pour cette jeunesse la tyrannie du Shah, la révolution de 1979 et même la guerre avec l'Irak, c'est franchement du passé. Plus que jamais la génération montante est lasse des grimaces idéologiques qui tient lien d'idéal religieux et national. De plus, la baisse fulgurante de la natalité (encouragée dès l’époque de Khomeini) a abouti à l’émergence d’une jeunesse nombreuse et “soixante-huitarde”. Déjà les jeunes se marient de plus en plus tard, habitent en ville, font moins d’enfants que leurs parents, voyagent, etc.

Si Khomeini a autorisé le mariage dès l'âge de 9 ans, la femme iranienne n'est pas cette caricature "saoudienne" volontiers dépeinte par les media des pays riches. En Iran l’abrutissement rural et son Islam castrateur n’ont pas droit de cité : l’Iran a toujours eu une civilisation et une culture urbaine raffinée aux antipodes de l'urbanisation/colonisation compradore du Maghreb. Le voile ou même le tchador n'empêche nullement la vie professionelle des iraniennes que l'on retrouve un peu partout dans les administrations, les commerces, les banques y compris dans les fonctions où elles cotoient des hommes inconnus ou des étrangers de passage. Jamais la république islamique n'a limité la scolarisation des filles, du coup, 25 ans après la révolution toute une génération féminine urbaine et très qualifiée travaille pour l'État ou les entreprises privées. Cette fluidité n'empêche nullement les lois d'être en retard sur la société car en cas de divorce la femme iranienne passe pour la grande perdante (perte de la garde des enfants).

Malgré cette relative souplesse du pouvoir, la bourgeoisie libérale des villes s'est depuis longtemps détournée du régime. Il faut dire que les défis économiques que doivent gérer les dirigeants sont des défis énormes : alors que la génération du baby-boom arrive à l'âge de raison, il faut trouver du travail pour tout le monde et de pas créer des "Rousseau du ruisseau" capables d'organiser le mécontentement de toute une génération qui n'a pas été concernée par la révolution et la guerre, deux "moments" historico-politiques fondateurs du régime actuel.

Le chômage très important (environ 20 %) et l'inflation créent une perpétuelle tension que le pouvoir ne semble pas vraiment juguler malgré le fait que l’État reste à la tête de l'économie et limite les investissements étrangers spéculatifs. Suite aux grandes nationalisations de la révolution et de la guerre les planificateurs du régime contrôlent encore environ 85 % de l'économie directement (pétrole) ou indirectement grâce à des fondations religieuses qui gèrent les avoirs des "émigrès" de 79. Ces fondations sont directement contrôlées par le Guide de la Révolution, A. Khamenei qui entretient ainsi une clientèle “prolétarienne” apte a s'opposer aux réformateurs bourgeois. Ainsi en 99 les "clients" du Guide avaient fait le coup de poings contre les étudiants qui manifestaient bruyament leur impatience après l'élection du président M. Khatami.

 2. Un régime bloqué ?

Face aux revendications de la nouvelle bourgeoisie libérale et moderne les héritiers de Khomeni sont partagés et dubitatifs. Certains savent bien que l'économie est implacable et qu'une ouverture est nécessaire pour éviter des convulsions encore plus graves. De plus, en vendant ses richesses naturelles à l'étranger, l'Iran sait bien que l'isolement n'est pas une solution, cela explique pourquoi le pays avait demandé à adhérer à l'OMC dans les années 90 : avec une main d'oeuvre qualifiée, des ingénieurs et une tradition industrielle, l'Iran pouvait négocier une place honorable dans le nouveau partage du travail mondial. C'était sans compter avec l'ennemi américain qui bloqua la demande. De plus, à l'imitation des Chinois, Téhéran a ouvert deux zones de libre-échange destinées à recevoir des investissements étrangers directs. Presque 10 ans plus tard le régime semble décidé à poursuivre l'expérience.

On ne peut pas dire que le régime soit bloqué ou verrouillé, toutes les tendances de l'oligarchie au pouvoir affirment vouloir des "réformes", les partenaires économiques étrangers bien que contrôlés sont les bienvenus et le tourisme est désormais encouragé. L'Europe (surtout l'Allemagne), la Russie, l'Inde mais surtout la Chine ont des relations de plus en plus équilibrées avec l'Iran, désireux de profiter des potentialités énormes du pays tant au niveau énergétique qu'économiques. Ainsi Air-France est partenaire de la compagnie nationale Iran-Air et bien des capitalistes rêvent de travailler au développement actuel des infrastuctures du pays. Toutes les grandes cités iraniennes développent les routes, auto-routes et autres aéroports de province.

 Restent des verrous qui gâchent un tableau d'ensemble et dégoûttent les nouveaux acteurs de la croissance perse. Les stigmates de la révolutions de 79 sont encore présents, bien des iraniens ont souffert des luttes de factions où Khomeini a réussi à s'imposer aux prix de violences terribles. De plus, le régime a encore souvent le réflexe d'utiliser la violence pour régler des problèmes strictement politiques : des journalistes, des militants associatifs ou même des intellectuels subissent des traitements inhumains inacceptables. Statistiquement les exécutions et autres chatiments corporels sont en baisse, mais ils discréditent un régime en quête de modération et de renouveau.

Que dire de l'opposition entre "conservateurs" et "réformateurs" ? Khatami s'oppose-t-il à Khamenei ? La situation est plus compliquée. Pour les Iraniens rencontrés le constat est simple : ces deux-là sont les deux faces d'une même médaille : si Khameni (désigné à vie) est une sorte de "dictateur", Khatami "n'est pas mauvais" mais ne fait rien face au blocage du Guide. Un partage des rôles qui a abouti en 99 au discours de Khatami condamnant les étudiants et à Khameni laissant des policiers se faire sanctionner pour violences excessives.

On peut penser que les factions internes à l'élite religieuse s'opposent véritablement sur pas mal de sujets, mais elles évitent tout clivage définitif qui aboutirait à de nouvelles violences ce que personne ne veut en Iran. Les tueries politiques de 79-81 et la terrible guerre Iran / Irak ont définitivement fait comprendre aux Iraniens l'inanité de la violence. Du coup, le Guide passe pour le modérateur de l'ouverture du régime (esquissée par les deux mandats de Rafsanjani) et Khatami (très largement réélu) évite de contrecarrer ouvertement les bloquages des Conservateurs (invalidation de candidats réformateurs aux dernières législatives).

Ce jeu de dupes comparable à notre alternance PS / UMP lasse les Iraniens qui, indifférents aux opposants en exil (largement infiltrés par la CIA) et las des turpitudes internes à l'oligarchie se détournent du spectacle médiatique et se recroquevillent sur la sphère privée, le commerce, les voyages...

Cette mutation à la chinoise, à la fois lente et finalement positive aurait pu se poursuivre sereinement si l'impérialisme américain ne s'était pas de nouveau jeté sur le lion perse.

 3. Bush au secours des ayatollah ?

Avec l’invalidation des candidats réformateurs aux denrières législatives et l’abstention massive qui a suivi, les durs du régime sont au pied du mur ; sans soupape politique “démocratique”, la lassitude des masses ne débouchera pas sur une insurrection populaire, mais bien sur un délitement de plus en plus profond. Résolu à ne pas risquer une guerre civile néfaste à ses intérêts, la bourgeoisie libérale a résolu de boycotter et de corrompre les bureaucrates religieux qui tiennent lieu d’apparatchiks. L’épilogue de ce type de contradiction est connu : le régime serait tombé comme un fruit trop mûr, sauf que le contexte internaional est justement bien peu propice à ce genre d’évolution : les pressions américaines aussi scandaleuses qu’injustifiées font le jeu des plus durs du régime iranien.

Dès son élection Khatami fut désireux de tendre la main “au grand Satan”, le match de football Iran / États-Unis en France en 98 fut le symbole de cette volonté évidente de normalisation ; bien des Iraniens en Europe ou résidant aux États-Unis étaient près à faciliter cette politique, mais les intérêts impérialistes américains, encore sous le choc de leur défaite de 79 et tout aussi extrémistes que sur la question cubaine bloquèrent toute ouverture. Clinton céda même aux lobbys sionistes qui poussèrent à renforcer l’embargo pour sanctionner le soutien au “terrorisme international”, alors même que Téhéran a abandonné toute élimination de ses opposants à l’étranger depuis longtemps : ce fut la loi d’Amato de 96.

Avant même le 11/09 l’oligarchie nord-américaine et ses relais européens étaient décidés à tout faire pour asphixier un régime nationaliste dont l’un des acquis fut de rendre à l’Iran sa pleine indépendance nationale et ses ressources énergétiques. Ainsi l’implantation de soldats US en Afghanistan et en en Irak est vue comme une tentative d’encerclement de l’Iran et les dernières menaces de C. Rice en Europe vont dans le sens d’une tension destinée à croître sur le dossier du nucléaire.

Il est certain qui si Téhéran réussi à développer des armes nucléaires, Israël (également puissance nucléaire) ne pourra plus mépriser ses voisins et devra négocier une paix véritable entre États sérieusement équipés. Or, dans la mesure où les deux États les plus terroristes du monde ont des armes nucléaires (Israël et le Pakistan) on voit mal pourquoi l’Iran devrait renoncer à ce moyen de défense de sa souveraineté nationale. C’est visiblement la position de la Chine, de l’Inde et de certains pays européens qui ne souhaitent nullement que des fantoches pro-US ne viennent contrôler le brut iranien sous couvert de croisade démocratique. Contrôler le pétrole de la région est un moyen pour les États-Unis d’assagir les ambitions internationales de la Chine ou de l’Europe.

Volontiers menaçant et sans tenir compte de la présence de réseaux chiites en Irak, en Afghanistan et au Liban, Washington laisse croire qu’aucune solution n’est à exclure pour forcer Téhéran à abandonner son programme nucléaire.

Dans cette optique de “choc de civilisations” la population iranienne pourrait bien se rapprocher et tolérer davantage son régime face aux menaces impérialistes les plus délirantes.

Ainsi la doctrine Bush débordant de “démocratie” et de “liberté” pourrait bien, comme en Irak, faire durer un régime usé et structurellement faible. Qu’est-ce qui a fait durer S. Hussein après la défaite de 91 ? La bienveillance américaine et l’embargo...