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Le Maroc de Mohamed VI

ou les impasses du despotisme éclairé

par : Terouga

Paralysie politique

En France on a peu parlé des dernières élections locales dans le royaume de Mohamed VI. Pourquoi ? Parce que « officiellement » le parti islamiste qui agite autant les bourgeoisies marocaines que françaises n’a fait qu’un score piteux. C’est la seule chose qui semble intéresser les commentateurs. Les islamistes ont perdu ? Tant mieux. Pourquoi s’intéresser au reste ? Mais sur place la réalité politique est toute autre...

Ayant retenu la leçon du FIS algérien (comme quoi une classe possédante prédatrice ne se laisse jamais déposséder de ses prébendes), le Parti de Justice et du Développement marocain a décidé depuis ses premiers succès de « courir, mais pas trop vite » selon les mots de ses dirigeants. C'est-à-dire qu’à chaque occasion de progresser nettement dans des élections, le parti va, avec l’accord des autorités, éviter de se présenter là où il peut faire la différence et accepter le truquage des élections. Il s’agit de ne pas attirer sur lui la répression et poursuivre plus tranquillement son travail militant dans la société. Ce fut le cas lors des dernières législatives où le PJD n’arriva qu’en troisième position.

Malgré l’ouverture de la fin du règne d’Hassan II les partis politiques restent très satellisés par le pouvoir monarchique et son administration moyenâgeuse, le Makhzen. L’origine de cette « organisation » remonte au Moyen-Âge, quand le sultan soutraitait la perception de l’impôt sur ses sujets. Comme les Fermiers Généraux à la fin de l’Ancien Régime en France il s’agit d’un groupe de gens conservateurs intéressés à la perception des ressources et au dessus des lois…

Quand les socialistes acceptent en 1997 d’intégrer le gouvernement le roi a déjà décidé du score de ces derniers aux élections suivantes (sic), et malgré les déclarations du pouvoir c’est toujours le cas aujourd’hui. Las de cette comédie électorale, les électeurs marocains font comme les Algériens, ils boycottent les consultations ce qui aboutit à des participations « officielles » d’environ 50 %. Le chiffre réel ne dépasserait pas les 30 %... Et pour ceux qui votent quand même la tentation est forte de sanctionner le pouvoir en votant pour le parti qui passe pour être le poil à gratter du palais. Qu’en est-il au juste ?

Des islamistes très prévisibles

Contrairement au FIS algérien qui n’avait aucune identité politique précise (à la fois révolutionnaire et conservateur), le PJD a derrière lui une longue histoire. Ni plébéien, ni contestataire comme « l’épouvantable » FIS, le PJD est plutôt un parti de la vieille bourgeoisie urbaine jamais vraiment rebelle à l’autorité. Depuis environ 10 ans il se laisse glisser vers une rhétorique de plus en plus « islamique », c’est le seul discours d’opposition toléré, c’est donc le seul à être quelque peu porteur. Il coalise des votes populaires, mais reste géré par une bourgeoisie traditionnelle bousculée et agressée par les stigmates de la modernité. Ainsi sur les « grands dossiers » il est très conformiste : la place du roi comme « commandeur des croyants » ou la colonisation du Sahara occidental, etc. Faible dans les campagnes encore encadrées par des structures tribalo-féodales, le PJD fait ses gros scores dans les villes marocaines où la société subit de plein fouet le choc de la modernisation. Et c’est bien là, et non ailleurs, qu’il faut repérer l’éventuelle menace de demain. Le Maroc souffre d’une contradiction qui semble irréductible : comment sortir du modèle colonialo-féodal sans devenir une sous-banlieue de l’Union Européenne ? En effet, Mohamed VI ne semble pas du tout décidé à réduire la coopération avec le bloc occidental et encore moins décidé à renforcer la place de l’État dans l’économie.

Contrairement aux ruraux clivés entre « clans », les populations urbaines du Maroc sont divisées en plusieurs classes sociales aux intérêts contradictoires : autour des centres se développent des bidonvilles plus ou moins en voie d’amélioration où commence à émerger une classe sociale qui se sent bloquée dans son processus d’accumulation. Alors que les centres-villes sont dévolus au tourisme et aux activités commerciales (centre des affaires de Casablanca) les périphéries voient vivre des marocains installés en ville depuis quelques années déjà. Encore attachés aux valeurs rurales, mais fascinés par l’activité des villes, ces personnes sont très vite dégoûtées par un quotidien où la petite et la grande corruption prennent des formes évidentes de racket. Les kamikazes des derniers attentats suicides venaient de ces quartiers de Casablanca où toute promotion sociale semble impossible.

Le yo-yo de la croissance, le chômage des diplômés et les mirages de l’émigration font vite émerger un vote ou un sentiment de protestation vis-à-vis des « conseillers » du roi, les responsables de tout, ceux qui cachent la vérité au souverain, etc. Dans cette perspective la bourgeoisie compradore directement intéressée à la mondialisation (liens avec l’Europe) se retrouve bien seule pour soutenir ou tolérer un régime en total porte-à-faux. C’est là que l’islamisme politique prend sa place et puise sa force : dans le vide politique.

Coercition

 Pour avoir une chance de durer ou même de changer, l’État marocain devrait se réformer. C’est le message simple et simpliste de l’entourage du jeune roi. À plusieurs reprises le souverain a martelé cette vérité. Assez vite Mohamed VI a réalisé, avec ses conseillers tous diplômés des grandes écoles étrangères, que la monarchie alaouite régnait depuis l’indépendance avec le seul levier de la coercition prolongeant la gestion coloniale de la société.

Au Maroc seuls l’armée et les nombreux services de police assoient l’autorité du pouvoir. La notion de services publics est absente. Ainsi les budgets de l’Éducation ont-ils toujours été insuffisants (50 % d’analphabètes) et dépendants des politiques économiques, elles-mêmes peu cohérentes. Des trois pays du Maghreb le Maroc est le pays le plus mal loti au niveau éducatif.

L’État marocain se confond avec la coercition. On attend rien de l’État (confondu avec le Makhzen) que l’on perçoit comme une force de prédation. Si la figure du monarque, lointaine et sacrée est encore épargnée, ses ministres et autres caïds sont notoirement considérés comme des chefs de bande bénéficiant d’une totale impunité. Au contraire de régimes « progressistes » de la région, le Maroc a toujours été réticent à l’idée de lancer des campagnes d’alphabétisation. Dans les années 60-70 les universités ont même nourri un fort mécontentement social et politique, encore aujourd’hui elles fabriquent des « Rousseau du ruisseau », ainsi les islamistes contrôlent-ils les syndicats étudiants. Le choix de l’Algérie a été le socialisme rentier, la Tunisie a opté pour l’arrimage à l’Occident et la modernisation, le Maroc, lui, est resté une sorte de monarchie d’un autre âge sans réelles possibilités de réforme car héritée du système colonial qui s’était bien facilement accoutumé d’un roi plus ou moins féodal et sans réelles velléités d’indépendance. Mohamed V profita davantage de la désintégration interne de l’empire colonial français que d’une réelle lutte d’émancipation. Les quelques militants progressistes de l’indépendance furent vite éliminés par Hassan II (disparition de M. Ben Barka). Ainsi régna-t-il par le terrorisme imposé à ses opposants (marxistes, islamistes, réseaux militaires…) et le nationalisme lié à la conquête ruineuse du Sahara occidental, territoire annexé dans les années 1970, sorte d’Alsace-Lorraine qui fait l’union derrière le roi. A noter que cette annexion capte encore 20 % du budget marocain…

Émigration et schizophrénie

Fossilisé dans des structures étatiques d’un autre âge, le Maroc utilise l’extérieur comme soupape de sécurité. Si le tourisme et le commerce de cannabis représentent l’essentiel des ressources du pays, l’émigration reste la problématique centrale du pays.

En effet, les revenus liés aux émigrés sont une autre ressource dont le pays ne pourrait pas se passer, ressources indirectes puisque l’État n’a aucune politique fiscale en la matière, de plus, les Marocains de l’extérieur redoutent par-dessus tout les banques du Maroc, connues pour leur gestion déplorable et leur racket. Reste que le « modèle » des émigrés qui vivent en Occident donne au Maroc un complexe propre aux pays d’émigration : dès qu’un jeune est motivé et/ou diplômé, il est tenté par le voyage en France, même au péril de sa vie. Trafiquants de haut vol, contrebandiers aux petits pieds ou ingénieurs brillants, tous se rejoignent dans l’idée de quitter un pays où rien n’est vraiment possible. La société apparaît comme bloquée, au bord de la « crise cardiaque » pour reprendre le mot de Hassan II.

Tyran absolutiste et Machiavel pro-occidental, Hassan II n’était pas vraiment le problème, certes « inutilement cruel » (selon F. Mitterrand) il profita de la situation sans l’aggraver ni la changer. Presque cinq années après son avènement le brillant Mohamed VI n’a pas changé grand-chose à la vie de ses concitoyens. Animé dès le début par un profond désir de réformes, soutenu par la France et la majorité de son peuple, le souverain n’a été libre que de replâtrer quelques aspects du régime (retour d’exilés). Solder les comptes des « années de plomb » ne suffit pas. Ni sur l’administration, ni sur les réformes sociales les dossiers n’ont avancé.

L’exemple du récent changement imminent du statut personnel des femmes est emblématique des contradictions internes du régime. Dans un premier temps obligé de reculer sous la pression des conservateurs (pas seulement islamistes), le Palais a décidé de trancher et a annoncé le grand changement lors de la visite de Chirac… Le symbole est très fort : c’est la France qui inspire et soutient les réformes. Pourquoi pas. Mais cette modernisation « d’en haut » si elle est unanimement salué par les publicistes français ne saurait être LA solution.

Si le statut de la Femme devait être réformé dans un sens plus égalitaire, la volonté de réforme se heurte au désert de réformateurs. En effet, qui dans la société marocaine fait la promotion de l’égalité juridique ? Quelques universitaires… les débris politiques de la gauche des années 70… Qui d’autre ? Aucun parti ou association de masse ne peut relayer et expliquer cette exigence de réformes. Par contre, en face, les organisations politico-caritatives des islamistes sont là pour discréditer le projet… comme toujours, le roi décide et impose seul ses choix ; fussent-ils positifs, ils sont automatiquement suspects. On peut regretter que le parti socialiste proche du pouvoir ait refusé de s’impliquer politiquement sur cette question…

Depuis le discours du roi, le PJD a pas mal tergiversé, incapable de s’opposer ouvertement, il renâcle à soutenir cette modernisation sans fillet. Ainsi explique-t-il que la polygamie est un mal nécessaire qui permets de ne pas laisser seules (c'est-à-dire dans la misère) certaines femmes, etc. Sans services publics et sans État social, ce type de réformes progressistes est voué à exacerber des contradictions déjà lourdes à gérer.

Mohamed VI est devant le dilemme classique des despotes éclairés : le progrès sans le progressisme ne mène jamais bien loin.

Face aux contradictions multiples de leur société (État irréformable, liens privilégiés avec un Occident dominateur, pauvreté et corruption endémique, industrialisation sauvage, fuite des cerveaux…) les Marocains protestent et se retrouvent dans leur seul et double point commun : le ras le bol du Makhzen et l’Islam comme mythe fondateur.

Amorces de ruptures

Le PJD ne fait donc que profiter, habillement mais modérément, d’une quête schizophrène de changement. Bien des marocains souhaiteraient des services publics (Éducation, Justice, Administration) à l’occidentale, plus encore aimeraient se laisser aller à la consommation (largement visible sur les télés françaises), mais tout autant souhaitent aussi ne pas devenir des sous-européens, des sous-traitants utiles mais interchangeables. Les problématiques néo-coloniales ne manquent pas dans un pays où les banques françaises possèdent encore l’essentiel des richesses (cette révélation avait valu l’expulsion temporaire de l’auteur de « À qui appartient le Maroc ? », A. Diouri, au début des années 90). Et ce dilemme est incarné par la figure de l’émigré, ignoré en Occident mais rançonné et jalousé au pays…

Les amorces de ruptures sont donc nombreuses : clivages villes / campagnes ; arabes / berbères ; bourgeoisie occidentalo-moderne / masses islamo-conservatrices. Et, le pire : déphasage entre une société en pleine ébullition et un système politique qui, le cas échéant, sera incapable de survivre à une tempête. Si le roi laisse du mou à la société, la violence surgira automatiquement.

Comme Hassan II, le Shah d’Iran était un monarque absolu dont le régime pourchassait communistes et islamistes, comme lui, il était proaméricain, mais le régime du Shah avait tenté (et raté) une modernisation par le haut de la société (la « révolution blanche » où, là aussi, des réformes tombaient du ciel sans aucun parti de masse pour les encourager et les préparer).

            Les grandes villes sont de véritables chantiers à ciel ouvert. L’argent extérieur y afflue, mais aux pieds de ces chantiers survivent des gamins totalement livrés à eux-mêmes, des « enfants des rues », jadis apanages de l’Amérique du sud. Il est maintenant évident que le modèle familial traditionnel a atteint ses limites. Autre stigmate du « mal développement » : les affaires d’esclavage domestique. Des fillettes sont « placées » chez de riches urbains pour y travailler et manger à leur faim. C’est une façon pour de pauvres ruraux de supprimer une bouche à nourrir. Or parfois ce système dérape vers les pires affaires de maltraitance qui rappellent parfois l’esclavage précolonial… Pour finir, la prostitution se généralise, le tourisme occidental a longtemps été le moteur de ce « commerce », et le phénomène ne semble plus vraiment sous contrôle. Comme dans les villes françaises de la fin du XVIIIe siècle, la prostitution occasionnelle permet de consommer plus.

Le Marocain moyen a donc le pouvoir d’achat d’un chinois, mais sans les services publics et l’alphabétisation qui va avec…

Et demain ?

Une implosion à « l’algérienne » est improbable, reste des « solutions » comparables aux phénomènes politiques des années 20-30. L’Italie des années d’après-guerre était aussi formellement unie, mais réellement composite, très catholique mais aussi fascinée par les innovations technologiques, avec l’immigration comme seule soupape. Le tout avec un roi au dessus de tout ça ! Bien sûr l’exemple du fascisme italien n’est pas le moins du monde transposable dans le Maroc du début du XXIe siècle, mais une réaction d’un pays rapidement urbanisé, fasciné par la modernité mais arc-bouté sur ses valeurs moralo-religieuses n’est pas exclue. L’expérience kémaliste en Turquie dans les années 20 serait une possibilité si la religion n’occupait pas autant l’espace public ; contrairement à la fin de l’empire ottoman, l’Islam marocain n’est pas associé au déclin du pays.

L’Islam politique est-il de l’ordre de cette nouveauté nécessaire ? Pas obligatoirement. Les cadres islamistes appartiennent déjà au passé. Conservateurs, facilement corruptibles, ils ne donneront, au mieux, qu’une « démocratie islamique » apte à collaborer avec les prétendus socialistes pour gérer quelques postes sans intérêts.

Avant que cette vieille oligarchie politique ne s’efface, le Maroc va continuer à défrayer la chronique avec des affaires tonitruantes telle que les attentat-suicides, ou la sorcellerie, ou encore des violences peu explicables pour un esprit occidental. Ces manifestations pour le moins étonnantes ne sont que les symptômes d’une désintégration rapide des piliers traditionnels de cette société. Il suffit de lire ou voir le cinéma ou la littérature indépendante pour réaliser l’ampleur des forces qui subvertissent le royaume.

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Sources :

Vermeren P. Le Maroc en transition, La Découverte, 2001.

Scali M., Le Maroc des Marocains, Le Seuil, 2002.

Bennani-Chraïbi M., Fillieule O., Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Presses de Science Po, 2003.

Tarud C., La prostitution coloniale, Payot, 2003.