Que faire ?

Perspectives pour la République Sociale

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Le combat pour la République sociale

par Hajoma

Sommaire

Préambule

 

La Nation contre l’oligarchie

 

Le totalitarisme marchand

 

Le chemin du renouveau

 

Préparer l’avenir

 

 


 

Préambule

Chômage, précarité de l’emploi et des revenus, remise en cause de la Sécurité Sociale, insécurité, crise du logement… Depuis plus de 30 ans ces fléaux qu’on avait cru surmontés depuis les réformes de la Libération ont réapparu, la majorité du peuple de France vit dans l’inquiétude du lendemain, face à des changements économiques et une perte de contrôle des politiques suivies que nul ne semble en mesure de maîtriser.

La crise de la société française se manifeste d’abord par un affaiblissement spectaculaire des liens sociaux [1] :

Ø             liens familiaux : les personnes vivant seules représentaient 20,2 % des ménages en 1968, 31 % en 1999 ; les familles monoparentales sont passées dans le même temps de 2,9 % à 7,4 % du total. en 1972, 7,05 % des mariages avaient aboutit à un divorce après 10 ans ; en 2002 cette proportion s’était élevée à 19,7 %.

Ø             liens professionnel : en 2004, un actif sur trois était soit chômeur, soit pourvu d’un emploi précaire, soit d’un emploi à temps partiel ;

Ø             liens de voisinage : si la statistique appréhende moins bien leur dégradation, on en trouve l’écho dans les enquêtes sur l’isolement relationnel, et dans la récurrente « question des banlieues » dont les faits divers traduisent d’abord la faiblesse des relations et du contrôle social dans ces quartiers.


 

La montée de l’isolement

Cité dans INSEE Première n° 571, mars 1998, N. Blanpain, J.L. Pan Ké Shon : « 1983-1997 : les français se parlent de moins en moins »


Cet isolement entraîne une dégradation des ressources et des conditions de vie que traduisent mal les seuls indicateurs de revenus.

Sur ce dernier plan, le ralentissement n’en est pas moins spectaculaire : le salaire moyen a été multiplié en 23 ans par près de 2,4, de 1955 à 78. Dans les 23 années qui ont suivies, - celle de l’explosion des politiques ultralibérale « européennes », cette progression n’a été que de 13 %. De plus, ce chiffre ne prend pas en compte les ravages de la précarité et de l’instabilité familiale sur le niveau de vie réel.

Dans le même temps les inégalités de salaires restaient élevées (les 1% les mieux payés gagnent à peu près 9 fois le revenu maximum des 10% les plus pauvres), tandis que les inégalités de patrimoine explosent : Depuis 25 ans les taux d'intérêt (qui représentent la « fourchette basse » des revenus du patrimoine) sont restés très supérieurs à la hausse des prix (en d’autres termes : l’argent placé  fait beaucoup de petits), tandis que la valeur du patrimoine immobilier s’envole (+ 70 % pour les logements anciens entre 1998 et 2004 en euros constants).

En 2001, 3 557 000 personnes étaient officiellement considérées comme « pauvres » (revenu inférieur à 602 €/mois pour une personne seule), chiffre que la récession économique n’a pu qu’aggraver ces dernières années [2]

L’influence mondiale de la France paraît également en déclin – comment s’en étonner puisqu’elle-même ne sait où elle va ? Plus grave, son indépendance est compromise par le transfert de pouvoirs essentiels aux institutions de l’Union Européenne : monnaie, concurrence, justice, droits et libertés…

Les gouvernements successifs, de « droite » comme de « gauche », ont mené la même politique du chien crevé au fil de l’eau, laissant les puissances économiques étendre leur influence et le lien social se déliter. Les partis qui, naguères, représentaient les différents secteurs de la population, même imparfaitement, se sont totalement coupés du peuple et des problèmes qu’il rencontre. Ils se mènent une concurrence féroce pour les places ; mais, quant au contenu des politiques proposées, les uns comme les autres, le PS comme l’UMP, les Verts comme l’UDF, n’ont d’autre projet que de nous « adapter » à une mondialisation libérale qu’ils nous présentent comme une fatalité.

« Fatalité »… précisément, c’est ce mot que nous voulons bannir du vocabulaire politique : les bons apôtres de la « fatalité » n’ont d’autre dessein que de nous dissuader de changer le cours de la politique désastreuse où ils nous ont entraînés. Incapables, et pour cause, de présenter quelque progrès à leur actif, ils n’osent « défendre » le désastre de leur bilan que sous ce nom : « fatalité ».

Non, l’insécurité sociale et économique, l’affaiblissement de la nation, la fragmentation de la société ne sont pas des « fatalités », mais le résultat inévitable et volontaire des politiques de Giscard d’Estain et son compère Barre, de Mitterrand et des socialistes, et bien évidemment de Chirac et de Jospin. Ces politiciens ont leur conscience ailleurs, dans les cénacles du capitalisme mondialisé, au forum de Davos ou au G8. Leurs partis ne sont plus que les cadavres décomposés de leurs références historiques. À la tradition de la Révolution française et de la République, à la vision glorieuse de la Nation portée par le gaullisme, aux courageuses réformes sociales inspirées par la social-démocratie, ont succédé les médiocres « copier-coller » de la pensée unique, tout juste capable d’enrober de bonnes paroles les ravages du totalitarisme libéral qui la guide.

Le marché est devenu l’institution toute puissante de nos sociétés, non plus un procédé pour vendre et acheter des biens, mais une machine à broyer des hommes réduits au statut de « ressources humaines », privés d’emploi et de dignité au hasard des besoins de l’entreprise.

Le « marché » est la figure moderne du « destin », de la « volonté de Dieu », vocables dont les dominants ont toujours maquillé leurs stratégies de pouvoir.

Les oligarques sont passés maîtres dans le double langage. Chaque phrase a deux significations,

- une signification littérale, pour rassurer le peuple,

- et une signification implicite, pour les initiés :

« réformer » (l’école, la Sécu, les services publics, etc. …) veut dire liquider ; « rigueur budgétaire » veut dire réduction de la protection sociale, « construire » (l’Europe) veut dire détruire (la Nation, les droits sociaux) ; « ouverture sur le monde » veut dire affaiblissement national et absorption dans l’empire américain…

Aujourd'hui, la plupart des citoyens ont appris les subtilités de cette « novlangue [3] », et se laissent moins embobiner. Malheureusement, nombreux sont ceux qui ont abandonné tout espoir de peser sur l’évolution du monde, certains d’être encore et toujours trompés par une caste de politiciens professionnels sans conscience. Le mensonge organisé, la novlangue oligarchique, jette dans le désespoir ceux qui en comprenaient les ressors, mais en viennent à ne plus imaginer une action politique qui ne se double d’escroquerie… De la sorte, l’oligarchie triomphe encore, en démoralisant ceux qu’elle ne parvient plus à tromper

C’est contre cette spirale du déclin que nous avons constitué l’Association « Valeurs et Actions Républicaines ». Nous voulons mobiliser le meilleur des traditions de la Révolution Française, du marxisme, de la Résistance et du Gaullisme, pour donner les moyens politiques au peuple de construire sa souveraineté, et d’en finir avec le sous-emploi, l’insécurité physique et sociale, la concurrence de tous contre tous et l’avilissement national.

La vocation de Valeurs et Actions Républicaines est de contribuer à restaurer l’idée de souveraineté populaire. La société est ce que nous en faisons collectivement, aucune règle supérieure ne l’enchaîne aux malédictions du sous-emploi, de la violence ou de la pauvreté. Le cœur de ces malédictions, le cancer que l’oligarchie a installé au cœur même de notre Nation, c’est le chômage. En finir avec ce facteur d’angoisse et de démoralisation, source d’inégalités sans cesse renouvelées et qui transforme le citoyen en assisté, est la première tâche que nous nous fixons. Aucun prétexte « économique », aucun « engagement international » ne peut être opposé à cet impératif catégorique. Lorsque le mouvement social se sera forgé cette certitude, il trouvera sans coup férir la force et les moyens techniques d’en faire une réalité.

Pour reconstruire la citoyenneté, redonner vie à la démocratie, bâtir l’espoir et la solidarité sociale, nous voulons traduire en actes les principes de la Libération, inscrits dans le Préambule de la Constitution de 1946  :

La Nation contre l’oligarchie

Notre ambition est immense : nous ne prétendons pas incarner une perspective qui existerait par avance, le « socialisme » par exemple, comme d’aucuns le psalmodiaient naguères sans réfléchir à son contenu. Nous voulons – nous DEVONS - construire une perspective nouvelle.

Cette perspective bien entendu n’est pas une création ex nihilo, nous nous enracinons dans des traditions historiques, politiques et théoriques puissantes. Mais la synthèse que nous en proposons n’a pas de précédent. D’où nous vient cette arrogance ? Non pas de traits particuliers de caractère, ni même d’un choix de notre part : dans les décombres de la pensée politique du XXe siècle, la reconstruction doctrinale s’impose à tous ceux qui ne se résignent pas au totalitarisme marchand.

Quelles sont ces traditions ?

Ø   De la Révolution française, nous retenons la référence à la Nation – ensemble organisé des citoyens égaux et solidaires, le « corps politique » comme on disait à l’époque.

Ø   Du marxisme, nous retenons plus particulièrement l’analyse de la lutte des classes : le capitalisme génère la division de toute société en deux classes principales, la bourgeoisie et le prolétariat, caractérisées par leur place dans les rapports de production. La bourgeoisie tient son pouvoir de la propriété du capital, et elle génère une idéologie favorable à cette domination.

Pour la vulgate marxiste, cette lutte des classes peut disparaître par la victoire du prolétariat et sa dictature. Cette croyance revient à abandonner pour l’avenir toute analyse concrète des conditions par lesquelles les groupes transforment une position favorable dans la division du travail en domination économique et politique. Un appareil de production complexe, une société étendue supposent une division du travail extrême, et en particulier des tâches spécifiques de coordination, de direction, d’organisation. C’est une nécessité technique, mais sur cette nécessité se greffent les stratégies de ceux qui occupent ces tâches et y trouvent un appui extraordinaire pour asservir la société à leur intérêt propre [4].

Pour les petits bourgeois niais et les hagiographes du système en place, c’est le capitalisme lui-même qui effacerait la domination de classes au profit d’une « société de classes moyennes », cultivées et participant à la gestion des entreprises. Hélas ce mythe n’a connu un commencement de réalité que quand la lutte des classes a contraint la bourgeoisie à redistribuer une partie des fruits de la croissance, dans l’après-guerre. Sitôt le capitalisme délivré des contre-pouvoirs, il s’emploie à précariser, déqualifier, prolétariser, les catégories qui avaient cru pour un temps s’inviter au festin (techniciens, fonctionnaires, professionnels de la santé, etc.). Toute classe dominante, a fortiori imprégnée du culte de la concurrence et de l’individualisme, tend à renforcer ses privilèges jusqu’aux limites que lui assignent l’état de la société.

La bourgeoisie ne peut donc être abolie, elle peut revêtir diverses formes, des capitaines d’industrie des débuts du capitalisme aux bureaucrates soviétiques, en passant par les patrons « civilisés » des sociétés social-démocrates, mais dans tous les cas la société industrielle [5] sécrète sa classe dominante autour de la maîtrise du capital. Cette classe dominante cherche par essence à renforcer sans cesse sa domination, qui prime pour elle sur l’intérêt général. Elle agrège autour d’elle les intellectuels, politiciens, hauts fonctionnaires…, que nécessite l’exercice de sa domination – ce que nous appelons l’oligarchie.

Pour cette raison, nous ne pensons pas que le marxisme ait « dépassé » la Nation. La Nation, c'est le peuple organisé en collectivité réelle, et opposé aux oligarchies de tous poils. La souveraineté nationale doit être prise au pied de la lettre : la nation, corps politique constitué, est la référence ultime de toute politique [6]. Ni Dieu, ni de soi-disant « races » ou cultures éternelles, ni le marché, ni des traités transnationaux ne lui sont opposables. À l’horizon historique concevable, elle continuera à se composer de classes aux intérêts divergents. L’État, le politique, ont pour vocation de dépasser ces conflits de classe, en réalisant et en se portant garant de compromis sociaux. La croissance économique que permet un capitalisme régulé est le gage que ces compromis soient mutuellement avantageux.

La Nation, le corps politique, est donc constituée de ces classes réunies en une configuration spécifique par des institutions politiques.

Bien sûr, la Nation n’a pas la même importance pour les différentes classes. La bourgeoisie est par nature apatride, sa domination s’organise autour de principes juridiques (la propriété, le marché…) qui mettent en œuvre sa puissance économique.

Tout renforcement de la Nation en tant que corps politique agissant remet en cause ce principe de domination, en lui opposant un principe démocratique, celui de l’intérêt collectif des citoyens égaux. Le prolétariat, dépourvu de ressource dans l’organisation économique, ne surmonte sa vulnérabilité que par sa participation au corps politique.

La Nation n’est pas « à mi-chemin » entre les classes, elle est le moyen par lequel le prolétariat accède à la citoyenneté et desserre l’étau de la dépendance économique. Pour la bourgeoisie au contraire, la Nation est une contrainte – qu’elle peut tolérer, voire tenter d’utiliser à son profit, mais dont elle cherchera toujours à s’émanciper. Pour paraphraser Marx, ce sont les bourgeois qui n’ont pas de patrie, et non les prolétaires !

La vulgate marxiste en effet s’est fourvoyée dans une généralisation paresseuse de configurations historiques particulières, où l’oligarchie agitait l’idée nationale contre les revendications ouvrières, ou à l’appui de rivalités inter-impérialistes, pour réaliser l’ « Union Sacrée » dans des guerres de conquête, dont la 1ere Guerre Mondiale fut la sanglante apogée.

À vrai dire la Nation n’est pas la seule notion à avoir été victime de pareils hommages du vice à la vertu. S’il fallait renoncer à tous les concepts victimes de telles instrumentalisations perverses, il faudrait abandonner aussi République (déconsidérée dans les aventures coloniales…), Démocratie (refrain des agressions bushistes dans le monde entier !), Socialisme (prostitué par le stalinisme), lutte des classes etc., etc.

Si nous reprenons ces concepts, ce n’est pas par goût des grands mots, mais parce que ces notions sont opératoires, et fondent notre stratégie politique.

Depuis la Révolution industrielle du XVIIIe siècle, le capitalisme est au cœur de la classe dirigeante. La propriété privée des entreprises, d’abord industrielles puis étendues à tous les secteurs, donne à leurs détenteurs un pouvoir exorbitant : ils décident du droit à l’emploi, de l’organisation et de la vie sociale dans l'entreprise, de la distribution des revenus. Face à ce pouvoir, les salariés dispersés, menacés par le chômage et sans ressources propres, sont en position de faiblesse et doivent dans la plupart des cas subir. Dans une société capitaliste comme la nôtre, le pouvoir est d’abord économique, et c’est celui des capitalistes.

Cependant, autour de ce rapport fondamental, s’agrègent d’autres catégories, non capitalistes à proprement parler, mais dont les pouvoirs et les privilèges procèdent du capital.

C’est d’abord la technostructure [7], ces cadres supérieurs, parfois (mais assez rarement) non personnellement actionnaires, mais dont la fonction de direction et d’organisation est indissociable du capitalisme, qui les rémunère grassement et auquel ils vouent une fidélité durable.

Ce sont ensuite les cercles dirigeants de l’information et de la communication – grands journalistes, directeurs de chaînes, etc., auxquels la position névralgique dans le contrôle social vaut une profusion de privilèges – invitations, jetons de présence… Il s’agit d’assurer leur sympathie active pour l’ordre dominant. Les hauts fonctionnaires sont soumis aux mêmes sollicitations.

Même chose pour le personnel politique et syndical. L’accès aux responsabilités leur procure amitiés, subventions, jetons de présence dans les conseils d’administration, emplois plus ou moins fictifs en dehors de leurs responsabilités électives … bref mille fils qui les ligotent imperceptiblement à la classe dominante, et les arrache progressivement à l’influence de leurs mandants.

L’ensemble de ces catégories, et quelques autres de moindre importance, représentent ce que nous appelons l’oligarchie : un milieu dominant soudé autour du capital, même s’ils ne le possèdent pas tous directement, qui vivent ensemble dans les beaux quartiers, fréquentent les mêmes salons, les mêmes écoles, se marient entre eux et se partagent les postes [8]. Ils manient habilement l’anglais et séjournent facilement à l’étranger, multipliant les rapports fructueux avec leurs homologues des autres pays développés. L’oligarchie est un milieu apatride – non pas au sens où ils auraient dépassés la vieille division des hommes en peuples et nations séparées, mais parce que, pour eux, la première frontière est sociale et non géographique. Leur patrie, c’est d’abord l’argent.

Les oligarques se partagent tous les postes à responsabilité de l'entreprise, de l'administration et de l'information. Leur proximité ne vaut pas unanimité : ils sont traversés par des désaccords, voire des conflits. Dans un système démocratique, au moins formel, ils utilisent le champ politique pour régler ces désaccords, à fleurets mouchetés : quelle répartition des marchés publics, quels appuis dans les négociations commerciales internationales, quel degré de libéralisation des mœurs… L’oligarchie à sa propre vie « démocratique », ses propres clivages, tout en restant entre gens « bien élevés ». Mais elle a surtout ses certitudes implicites, souvent appelée « pensée unique » ces dernières années.

Si aujourd'hui « la politique » apparaît à la plupart comme une activité obscure, qui « ne nous concerne pas », où les beaux discours abstraits ne sont jamais suivis d’effets, ne semblent destinés qu’à séduire les naïfs, comme la publicité des machines à laver ou des crédits à la consommation, c’est d’abord parce que cette politique là n’est plus que celle de l’oligarchie. Dans leurs petits désaccords internes, ou dans la compétition des politiciens pour les places, ces questions là ont du sens, mais pour la grande majorité d’entre nous il ne s’agit que d’une seule et même politique : celle de la précarité, de l’insécurité et de la dégradation des conditions de vie. Socialistes, chiraquiens, centristes, et même leurs satellites d’ « extrême-gauche » ou « extrême droite », ne font que décliner une seule et même partition – la leur et jamais la nôtre !

À certains moments de l’histoire cette dictature de l’oligarchie a desserré son emprise ; le peuple a fait irruption dans la politique et imposé des solutions nouvelles. Sans remonter à la Révolution française, observons ce qui s’est produits de la fin du XIXe siècle aux années 1960 :

Ø   La classe ouvrière s’est constituée en force politique majeure, avec des grèves massives (fin du XIXe siècle - début XXe, grande grève générale de juin 1936, grève générale enfin de mai 68…), et avec la constitution en son sein de syndicats et de partis organisant la résistance à la domination capitaliste [9].

Ø   Le mouvement populaire profita des dissensions au sein de l’oligarchie, et sa puissance les renforça. Guerres mondiales, conflits entre patronat « national » et finance (déjà) mondialisée, révolte de l’intelligentsia (le temps où les intellectuels prenaient la tête de la critique sociale…).

Ø   Enfin, la victoire des Bolcheviks en Russie, la création de l’Union Soviétique et l’expansion du communisme sema la crainte chez les oligarques [10] : civiliser le capitalisme, pour mieux le renforcer contre le communisme, devint un impératif pour eux. La crainte de la Révolution leur apporta la raison…

Certes la domination capitaliste se maintînt, mais au prix de compromis multiples. L’État acquis une certaine autonomie, et supervisa des politiques sociales efficaces : sécurité sociale, lutte contre les crises économiques, conventions collectives, lois sociales, salaire minimum… Loin de perdre en efficacité, l’économie décupla la productivité du travail, dopée par la stabilisation des débouchés et le pilotage par l’État. L’on peut facilement souligner les insuffisances de cette inflexion imposée au cours du capitalisme ; mais, insuffisantes ou pas, ces avancées étaient réelles et ouvraient la perspective d’une progressive « domestication » du capitalisme, peu à peu subordonné à l’intérêt général qu’exprimait un mouvement social organisé et un État relativement indépendant…

Hélas à partir des années 1970, cette configuration favorable se disloqua. La phase historique nouvelle se caractérise en effet par le rejet par la bourgeoisie des compromis de classe antérieurs. Ces compromis de classe – Sécu, conventions collectives, plein emploi, école laïque - étaient constitués et organisés autour de l’État-Nation. Proclamer le dépassement de celui-ci revenait à exiger la destruction de ceux-là, voilà ce que cachait la soudaine conversion des milieux d’affaire à un vocabulaire « moderniste » post-soixante-huitard.

Que s’est-il passé ?

Ø   Le mouvement ouvrier n’était pas un courant d’idées abstraites, il s’était construit dans les entreprises, et plus particulièrement les plus grandes. C’était là que se transmettait la tradition ouvrière – valorisation du travail manuel, fierté du producteur contre le patron, mémoire de l’action syndicale, section syndicale ou cellule politique. Or ces entreprises ont été bouleversées par les grandes mutations économiques de la fin du XXe siècle : les mines, la sidérurgie, ont pratiquement disparues ; l’automobile ou les autres biens manufacturés ont vu fondre leurs effectifs face aux progrès de la productivité. Ce sont donc les bases mêmes du mouvement ouvrier qui se sont effondrées, et avec eux les groupes organisés qui structuraient la résistance populaire.

Ø   Les nouveaux emplois qui se sont alors multipliés – plus qualifiés, plus tertiaires, plus instables et plus localisés dans de petites entreprises – n’étaient pas porteurs de cette tradition du travail et de l’action commune. Convaincus au contraire de n’avoir guère en commun avec les ouvriers, les « classes moyennes » (ou ceux qui s’imaginaient en faire partie) ont délaissé l’action collective et le vote de classe.

Ø   Le communisme, dont la perspective avait polarisé tout le mouvement ouvrier (y compris ceux qui s’en méfiaient) révéla sa vanité avec l’effondrement de l’URSS. En même temps, délivré de cette crainte, les milieux oligarchiques abandonnèrent leurs politiques de compromis et revinrent au capitalisme libéral : celui ou le marché libre atomise et appauvrit les salariés, et ou le ruissellement des profit entretient une classe prédatrice des capitalistes et de leurs serviteurs.

Ø   Le mouvement social s’était considérablement bureaucratisé ; les succès mêmes qu’il avait obtenus avaient propulsés ses dirigeants aux franges du pouvoir et dans de multiples institutions de gestion (Sécurité Sociale, UNEDIC…), ses permanents s’étaient coupés des organisations… Ce double mouvement – effondrement des bases militantes, émancipation de l’oligarchie – fit éclater les syndicats et partis de gauche, la plupart abandonnant tout principe et rejoignant l’ultralibéralisme (PS, CFDT…) - d’autres se résignant à une longue « traversée du désert » (Force Ouvrière, Parti Communiste…), au prix de défections croissantes et d’une constante tentation de capitulation.

Il y aurait beaucoup à dire sur cet ouragan politique et social de la fin du XXe siècle… mais ses grands traits sont suffisamment clairs : rupture de la tradition ouvrière, pulvérisation des organisations de gauche, désarroi idéologique, offensive de l’oligarchie pour effacer toute trace du progrès social du dernier siècle. Nous héritons de ce champ de ruines.

Le totalitarisme marchand

Décrivons plus en détail cette politique bourgeoise. Bien entendu, elle ne s’exprime jamais comme telle.

La « lutte contre le chômage » est l’archétype de ce double langage. Rien dans les politiques menées depuis 30 ans, ne s’apparente à une lutte « contre » le chômage ! Tout au contraire, les instruments susceptibles d’agir en ce sens ont été méthodiquement liquidés : abandon de la politique monétaire à la banque centrale européenne, « pacte de stabilité » bridant les déficits des finances publiques, acceptation du dumping social et fiscal de l’Union Européenne, suppression de l’autorisation administrative de licenciement, … les politiciens aux affaires, « droite » et « gauche » confondues, ont amusé la galerie en organisant le passage de la « patate chaude » de mains en mains. Plans pour l’emploi des jeunes transférant le chômage sur les plus âgés, plans pour les chômeurs de longue durée renvoyant le fléau vers les jeunes, etc., etc.

Pire encore : les gouvernements ont directement organisé le chômage en créant une multitude d’emplois aidés, dont le premier effet fut d’encourager les entreprises à supprimer des emplois stables pour profiter de cette aubaine. Le summum de cette cynique politique est constitué par les « stages en entreprise » qui envoient les étudiants travailler gratuitement, souvent sans même être formés en retour, et au détriment des vrais emplois.

Il faut appeler un chat un chat : le chômage n’est ni une fatalité, ni un châtiment pour des salariés aux exigences excessives. Non. C’est une politique, volontairement déployée par les gouvernements de droite comme de gauche, pour briser toute résistance des salariés à la transformation de leur travail en simple marchandise. Le chômage, c’est le moyen de semer la peur dans les entreprises, le moyen de maintenir les salariés dans la précarité de leur emploi et l’insécurité de leur devenir, bref : c’est un outil de domestication de la main-d'œuvre, au profit d’une classe dominante obsédée par le renforcement de ses privilèges.

Bien entendu, les bons apôtres ne manquent pas pour semer la confusion et prétendre que les gouvernements seraient innocents de la propagation du fléau. Réfléchissons cependant un instant : peut-on raisonnablement croire que ce qui était possible voici 40 ans ne le soit plus ? Que le progrès technique, l’augmentation globale de la richesse produite, ne puisse se traduire que par une dégradation de la condition du plus grand nombre ? Que ces gouvernements, capables de mobiliser des forces militaires sans précédent pour envahir l’Irak ou l’Afghanistan, capables de coordonner leurs politiques pour sauver les spéculateurs des krachs boursiers, soient soudain sans pouvoir face au sous-emploi ?

Si nos sociétés sont ravagées par le chômage et la précarité, c’est bien l’effet d’une politique volontaire des classes dominantes, ou tout au moins d’un total laisser-faire.

Pourquoi cet acharnement à précariser les salariés ? La bourgeoisie tient à son pouvoir. Le sous-emploi, ce n’est pas seulement la pauvreté, l’incertitude, l’obligation de déménager et de quitter famille et amis en fonction des besoins du capital. Le sous-emploi est en enjeu stratégique pour les dominants : il s’agit de maintenir le peuple dans la vulnérabilité, de briser les solidarité qui s’enracinaient dans l’emploi stable, dans la famille et le voisinage. Le chômage pulvérise, littéralement, le peuple, le transforme en une masse d’individus isolés, chacun en concurrence avec les autres, et incapables d’agir collectivement pour changer le monde.

La conclusion que nous en tirons ? C’est que notre société n’est pas confrontée à des difficultés « techniques », à de cruels « problèmes » qui viendraient de l’extérieur. Le mal est en nous, c’est la résignation, ou le concours actif, de l’État à une pure politique de classe. La solution est aussi avant tout politique. Pour en finir avec le chômage, il faut en faire une priorité – pas un tic de langage ni un refrain convenu, mais une véritable priorité, qui justifie d’affronter les puissances d’argent. C’est le préalable pour qu’aient un sens les solutions « techniques » que nous développerons par la suite.

Pour achever leur offensive contre les droits sociaux, les oligarques doivent détruire les institutions qui en assuraient une certaine effectivité. L’État-Nation devait être démantelé – par « en bas », avec l’individualisme et la prolifération des communautarismes, et par « en haut », avec la multiplication des transferts de souveraineté, à l’ « Europe » en particulier.

La société française est désormais déstructurée. Un peuple, une société, n’est pas une collection d’individus isolés et affectés par le marché à telle ou telle tâche dont auraient besoin les oligarques. Un peuple, ce sont des structures, c'est-à-dire des réseaux de solidarité, des règles communes. Des classes sociales, des voisinages, des familles, des associations…

Une Nation prospère de l’équilibre subtil entre ces réseaux qui encadrent et soutiennent les citoyens, et l’État garant des libertés individuelles et de la cohésion nationale. Lorsque l’État prétend abraser tous ces groupes primaires qui organisent la société, il devient oppressif et totalitaire ; lorsqu’il renonce à ses tâches, la solidarité sociale toute entière se disloque.

C’est bien ce que connaît notre société à l’heure actuelle : la démission de l’État laisse le champs libre en premier lieu au pouvoir économique : le marché devient totalitaire, il disperse, isole, précarise les individus. Chacun s’engouffre dans la liberté virtuelle que lui accorde cette société malade, liberté de consommer, de rompre les liens familiaux ou amicaux, liberté de profiter des opportunités de la concurrence pour évincer son prochain. Évidemment cette « liberté » n’est qu’un piège qui se paie de la liberté des autres : l’individu sans devoir est aussi un individu sans droit. Lorsqu’il n’est plus « concurrentiel », autrui s’en défait aussi facilement qu’il s’en est lui-même émancipé. La glauque société du chacun pour soi, des producteurs-consommateurs voués aux seuls rapports marchands, sème l’angoisse, le désespoir, la révolte.

Cette révolte peut déboucher sur le retour du social, du national, de la solidarité. Tel est notre combat : redonner un sens à la vie au travers de la citoyenneté.

Mais dans la révolte, la réaction précède la réflexion ; et elle se fourvoie parfois dans des impasses d’autant plus faciles que l’oligarchie les célèbre avec un enthousiasme à la mesure de leur impuissance.

Ainsi en est-il des fausses identités qui ne mènent qu’à briser les solidarités véritables, dresser tous contre tous dans des guerres sans fin : la quête régressive d’une identité ancestrale – inflammation des régionalismes, micronationalismes, et autres prurits.

De même le retour à une inaccessible « pureté » religieuse – islam pseudo radical des « banlieues », évangélistes bushistes, sectes diverses…

De même encore, les grotesques identifications « sexuelles » : féminisme radical, homosexualité militante – comme si le sexe ou le penchant sexuel devait prédisposer à se construire une contre-société hostile aux autres.

Entendons-nous bien : aimer sa région, s’enraciner dans son histoire, pratiquer sa religion ou sa sexualité éventuellement « particulière » - rien de tout cela n’est blâmable, bien au contraire. Mais dresser contre la nation, contre la loi commune, de pseudo-identités, totalement dépassées par l’histoire et la nécessité de vivre ensemble, revient à doubler la dictature marchande d’un folklore haineux, à fourvoyer les individus dans des pièges sans issue. Pendant que l’homme marchandisé s’épuise dans des combats sans perspective, dans la guerre de tous contre tous, l’ordre économique étend son emprise.

L’ « Europe » est sans doute l’exemple le plus achevé de la novlangue oligarchique. Drapée dans la dignité de la fraternité humaine au-delà des frontières, cette politique a constamment servi de paravent à l’abandon de toute politique sociale ou de plein emploi. « Construction » (« européenne ») signifie très précisément destruction (des acquis sociaux, de la politique économique). Au nom de l’Europe, on a supprimé le franc, pour faciliter la concurrence et assurer une politique de taux d'intérêt favorable aux rentiers, menée par la banque centrale à l’abri de son « indépendance ». On a ouvert les frontières sans retenue, de sorte de mettre en concurrence les salariés européens.

La Banque de France était sous l’autorité du gouvernement français, depuis sa nationalisation par le Front Populaire. Pendant longtemps (dans les années 50-60) elle a d’ailleurs suivi une politique monétaire acceptable – d’accompagnement de la croissance économique par des taux d'intérêt modérés, de contrôle des banques privées pour les empêcher de nourrir la spéculation boursière ou la fuite des capitaux. Par la suite, la dérive réactionnaire des gouvernements des années 1970-80 s’accompagna de politiques monétaires désastreuses – déjà au nom de l’ « Europe » [11]. Mais, du moins, le changement politique pouvait entraîner celui de l’orientation de la Banque de France – perspective insupportable pour l’oligarchie qui organisa le transfert de ces compétence à une banque centrale européenne dont le traité de Maastricht garantissait la totale indépendance vis-à-vis des gouvernements – c'est-à-dire en réalité vis-à-vis de la volonté populaire.

La monnaie unique ne se limite pas à bâtir une forteresse financière contre le suffrage universel : combinée aux autres traités européens (« Acte Unique » de 1993 en particulier), elle crée un espace totalement ouvert à la concurrence. Concurrence entre les produits, mais aussi entre les hommes et entre les États.

Le « Traité Constitutionnel Européen », refusé par le peuple le 29 mai 2005, se targuait de constitutionnaliser dans toute l’Europe une « concurrence libre et non faussée ». Cette expression caractéristique de la novlangue doit se comprendre à l’inverse : une concurrence obligatoire et faussée !

Expliquons ce problème apparemment « technique », mais aux conséquences considérables.

Lorsque chaque état dispose de sa propre monnaie, si ses coûts de production augmentent, pour quelque raison que ce soit (hausse des salaires, de la fiscalité, aléas climatiques, etc.), ses échanges avec l’étranger se déséquilibrent automatiquement : ils vend moins et achète plus, puisque ses produits sont devenus plus chers. Mais cette situation ne peut pas durer, puisque ce sont toujours les recettes des exportations qui servent à payer les importations. Comme ce pays n’a plus assez de recettes pour payer ses achats, il sera amené à dévaluer sa monnaie, et ainsi vendre moins cher dans les monnaies étrangères, et acheter plus cher (dans sa propre monnaie). De cette manière, ce pays connaît une certaine inflation, mais la variation initiale du coût de production est « absorbée ».

Si en revanche ce pays n’a pas de monnaie propre, la variation de ses coûts est beaucoup plus difficile à ajuster. En fait les entreprises risquent fort de migrer purement et