Économie et politique (I)
De l’État-Providence à l’État social
par : Hajoma
La critique des conséquences du néolibéralisme semble aujourd'hui largement partagée. Mais elle se cantonne au terrain revendicatif, à la résistance contre tel ou tel plan de licenciement, telle ou telle réforme réactionnaire (retraites, sécu…), tel ou tel symptôme de la pourriture sociale (SDF, « banlieues »). Elle reste extraordinairement timide quant au fond, tant le consensus est puissant sur les prémices de la « science économique » dominante, et par là même fournit rarement les bases d’une POLITIQUE alternative. La seule exception provient des vestiges de l’extrême-gauche, hélas stérilisée par son incapacité sectaire à dépasser les dogmes marxistes [1] , et en particulier sa totale impuissance à définir le « socialisme » dont l’incantation lui tient lieu de projet politique.
Or qu’est-ce qu’être « socialiste », ou tout simplement républicain (au sens que nous donnons à ce terme) en matière « économique » aujourd'hui ? Méfions-nous du radicalisme verbal (« détruire le capitalisme », « révolution ») qui ne s’excite sur les moyens que pour faire oublier son silence sur les fins. La logorrhée politique ne vaut pas un véritable projet, et si l’on doit tirer un bilan de l’échec du léninisme, c’est bien celui de l’absence d’une alternative réelle derrière la façade révolutionnaire – jusqu’à ce que les petits inquisiteurs de la pureté marxiste-léniniste se convertissent en l’espace d’une « perestroïka » en capitalistes maffieux de la pire espèce.
La question posée au mouvement social n’est donc pas d’imaginer des « mondes nouveaux » clés en mains [2], mais de concevoir des réformes praticables du monde réellement existant. C’est à ce dernier critère que se mesure l’ambition d’un programme.
Nos réflexions s’ouvriront par une critique des principes de l’idéologie économique, puis nous illustrerons notre démarche à partir de la question du travail et de l’emploi.
A. L’économie : un champs non scientifique du savoir
B. La philosophie frustre des économistes
C. Rétablir la primauté du politique
II. Au cœur des enjeux : travail et société
A. Le salariat au cœur de la citoyenneté
B. Comment instituer le plein emploi ?
C. Les conditions d’une économie politique alternative
L’économie, en tant que doctrine établie, constitue le cœur de la « Pensée Unique ». Différentes écoles de pensée, d’inégale pertinence, se partagent ce champs, depuis la réflexion critique des néo-marxistes ou régulationnistes jusqu’aux dévots de la Sainte Doctrine Libérale – ceux qui font profession de « prouver » par équation le bien fondé de la domination sans partage du capital. Tous cependant partagent la croyance selon laquelle la « Science Économique » représenterait le noyau scientifique des sciences sociales, sanctifié par la modélisation et la mathématisation.
Or cette soi-disant « science » ne présente ni les vertus explicatives, ni prédictives, qui fonderaient sa prétention. La médecine, la physique ou même la météorologie ont produit des méthodes et des résultats validés par l’expérience et les techniques qu’elles sous-tendent. Rien de tel en économie, non qu’elle soit dépourvue d’auteurs brillants et de réflexions pertinentes, mais en raison d’une totale incapacité interne à sélectionner et accumuler des résultats. Dépourvue d’une méthode incontestée de validation de ses théories (en dehors des dogmes de telle ou telle secte), l’économie (comme les autres sciences humaines) reste condamnée à l’éternel recommencement des effets de mode et des redécouvertes naïves d’auteurs oubliés. Bref, elle entasse les écrits et les écoles, les stratifie, mais ne construit pas de connaissance cumulative sur le mode d’une véritable science. Comme en philosophie, les auteurs les plus « archaïques » - Adam Smith, Ricardo, List ou Marx – nous apprennent autant que les derniers « spécialistes » à la mode. En affirmant cela, nous ne condamnons pas l’économie, ni aucune science humaine : nous ne faisons que renvoyer ses plus naïfs dévots à une modestie plus propice au débat.
Pourquoi les sciences humaines s’avèrent-elles incapables (en tant qu’institutions) de s’élever au statut de véritable « sciences » [3] ? Nous pensons que l’explication est tout simplement que le succès d’une théorie (économique, sociologique…) tient moins aux résultats de l’expérience (quand elle est possible) qu’à son adéquation aux intérêts en jeu. La théorie économique est principalement sélectionnée et diffusée par ceux qui dirigent l’économie, en fonction de leurs intérêts et surtout des besoins de la justification de leur pratique. Pour simplifier : il y a consensus ou à peu près pour considérer que la guérison du malade valide un traitement médical, en revanche le résultat attendu de la diffusion et éventuellement de l’application d’une théorie économique ne fait pas l’unanimité : il est lui-même objet d’un conflit d’intérêt qui 1) interdit toute appréciation commune des résultats et 2) génère des idéologies destinées à justifier, donc à travestir les enjeux, de pratiques sociales données. Par exemple, la justification théorique du profit sera toujours valorisée et diffusée par ceux qui en bénéficient, quelle que soit sa validité expérimentale. De même l’utilitarisme, philosophie implicite des économistes, constitue avant tout une apologie de la pratique marchande.
La « science économique » repose sur une tradition philosophique : l’utilitarisme. L’utilitarisme prétend que le bonheur provient de la jouissance des choses. Abondance matérielle est synonyme de satisfaction, pourvu seulement que les individus soient libres de sélectionner les biens et services qui ont leur préférence. Maximiser la satisfaction sous contrainte de ressources, tel est le principe du bien-être selon la vulgate libérale. Certains se sont essayés à réduire toutes les actions sociales à ce principe : amour, amitié, solidarité, générosité, confiance, etc. : que des marchés imparfaits qu’il reste à « libéraliser » pour les incorporer au modèle général.
Cette doctrine a sa cohérence, et aussi sa force de conviction : elle généralise la perception immédiate de chacun, l’enchaînement désir-acquisition-satisfaction que nous ressentons dans le cours de nos vies quotidiennes. D’où son succès populaire et surtout chez les demi-savants des facultés de sciences économiques, trop heureux d’acquérir une philosophie à bon marché, propice au banalités pédantes et mathématisées, et évitant la réflexion épistémologique sur leur « science ».
Mais cette praxéologie sommaire ne résiste pas à une réflexion plus poussée sur l’organisation des sociétés humaines et l’intégration des individus en leur sein. L’utilitarisme des économistes [4] se résume à deux grossière fautes de raisonnement :
- L’extrapolation des « lois » et concepts tirés d’un domaine particulier (le marché des biens et services, en l’occurrence) à tous les autres domaines de l’existence (travail, solidarité, famille, etc.) ;
- La généralisation de règles partielles à l’ensemble du système, en particulier la croyance qu’on peut tirer de l’examen micro-économique ou micro-sociologique les règles de fonctionnement de l’ensemble (macro-économique – macrosociologique) [5] . Pourquoi cet avant propos qui pourrait paraître bien abstrait ? Parce qu’il existe une puissante continuité entre ces prémices utilitaristes et les conclusions finales des économistes traditionnels. Pour eux l’économie est un domaine particulier, qui se réduit à la multiplication et la répartition optimale de biens individuels, définis par leur utilité, entre des agents économiques eux-aussi individuels et dotés de « préférences » sinon intangibles du moins exclues de l’analyse. Or ce sont très précisément ces présupposés que nous voulons au préalable rejeter.
L’économie est une activité sociale parmi d’autres, étroitement interdépendante avec les autres domaines de l’action sociale. Elle consiste à produire et distribuer des biens et services (produits du travail humain pour autrui), individuels ou collectifs, transitant par le marché ou non. Elle contribue à l’abondance matérielle, qui ne se confond pas avec le bonheur individuel ni collectif, même si elle peut y contribuer. Elle répartit les richesses selon des impératifs de reproduction élargie du capital et l’état des rapports de force sociaux, qui n’équivalent pas à l’intérêt collectif.
Le programme de la République Sociale n’est donc pas celui de la « meilleure gestion de l’économie » – notre refus ne portant évidemment pas sur la « bonne gestion », mais à l’idée qu’elle doive s’appliquer à une « économie » autosuffisante. Ce dont il s’agit est au contraire de ré-imbriquer l’économie dans les rapports sociaux. En d’autre terme, se fixer des objectifs politiques et leur conformer l’économie, le marché, etc.– ET JAMAIS L’INVERSE . Notre programme consiste en premier lieu à rétablir la hiérarchie des moyens et des fins.
En cela nous nous distinguons des utopies socialistes, planistes ou beveridgiennes du passé. Ces dernières se sont enfermées dans une vision unidimensionnelle du capitalisme, le refusant en bloc ou reportant leurs ambitions sur des corrections à la marge de ses conséquences sociales.
- Le « socialisme » stalinien résultait d’une confusion sommaire entre pouvoir social et propriété privée. D’où la prétention de dépasser le capitalisme par l’étatisation, et la reconstitution d’une classe dominante bureaucratique (devenue ensuite capitalo-mafieuse) dans la gestion de cette économie planifiée .
- L’État-Providence se caractérisait par la dichotomie d’un capitalisme inchangé d’un côté, et de l’autre un État-SAMU cherchant à réparer ses dégâts. Or ce modèle a fait faillite dans les années 70 sous les coups de boutoirs de la finance en cours de mondialisation.
La pensée unique d'aujourd'hui partage l’idée que l’économie produit les richesses et que la politique ne peut intervenir qu’après coup (avec des nuances, mais de second ordre, sur l’ampleur souhaitable de cette correction). Notre réflexion se porte au cœur même du système socio-productif, pour créer les règles et les automatismes sociaux qui rendraient superflu, ou du moins marginal, l’État-Providence. Pour faire court et concret, mentionnons : réduire les inégalités de revenus plutôt que de redistribuer. Poser le droit à la santé et à la retraite comme incontournables plutôt que les laisser corrompre par la pression des assureurs et des laboratoires … Tarir l’intérêt à polluer plutôt que de dépolluer… En finir avec le chômage plutôt que l’indemniser : c’est sur ce dernier enjeu que portera plus particulièrement la suite de cet article.
Le travail est à la fois production de richesse et intégration de l'individu, auquel il fournit son statut, son domaine de réalisation de soi, son revenu et son réseau relationnel. On ne peut le considérer dès lors comme un « facteur de production » exclusivement. Ni sa « production » ni sa nécessité pour l’équilibre social ne relèvent de l’économie au sens étroit. Au-delà, il constitue le cœur de la citoyenneté. Face au raisonnement économiste, il convient d’inverser le raisonnement habituel : non pas ce demander si tel ou tel travail individuel est « rentable » mais comment faire en sorte qu’il le devienne une fois posé l’impératif catégorique du plein emploi.
Le « marché du travail » (si tant est qu’il soit autre chose qu’une fiction commode) n’est pas à même de répondre à cette nécessité. La place du politique est de construire un dispositif social, un ensemble de règles et d’incitations, réalisant EFFECTIVEMENT le droit au travail, tout en facilitant la motivation et le déplacement des travailleurs vers les tâches les plus adaptées (« allocation des ressources », en jargon économique).
Ce programme équivaut-il à la quadrature du cercle ? Probablement pas, il heurte le « prêt à penser » mais nullement la logique. Il ne s’agit pas de bouleverser des « lois » de l’économie, mais tout simplement l’ordre des priorités. Les économistes jonglent avec aisance (si ce n’est toujours avec pertinence) avec les « contraintes » du monde réel ; ils décrivent les meilleurs ajustements face à une pénurie de matières premières, des anticipations défavorables, ou des « préférences » variables des consommateurs. Mais l’atavisme idéologique leur interdit d’incorporer le plein emploi au rang de ces « contraintes ».
Une exception doit être faite pour John Maynard Keynes, dont le principal apport à la compréhension du circuit économique ne réside pas dans les recettes techniciennes dont on abrutit les étudiants en sciences économiques, mais dans la démonstration que l’économie ne répond à aucun déterminisme univoque : c’est une science sociale, dont les « lois » sont par définitions relatives à une époque, une population et une orientation politique. Le chômage en particulier résulte du choix de privilégier la finance contre l’emploi et la production. La force de ce choix ne provient pas de « lois » atemporelles, mais du rapport de force du moment entre salariés, industriels et rentiers. Le plein emploi dépend d’une administration du crédit et de l’investissement ajustant la production à la main-d'œuvre disponible (et non de l’illusoire, et probablement insupportable, baisse des salaires et des charges préconisée par les libéraux).
Notre propos ici n’est pas d’approfondir le circuit keynésien, mais de mettre en évidence que dans cette logique l’emploi est un choix politique – l’ « économie » par elle-même pouvant s’établir à des niveaux d’emploi très variables. Le sous-emploi discipline la main-d'œuvre et tire les salaires à la baisse ; du point de vue particulier (microéconomique) d’une entreprise capitaliste, il représente une situation favorable. Du point de vue de la société dans son ensemble, il constitue un fléau qui dégrade le lien social, contredit l’idéal égalitaire et la valorisation dominante du travail. À terme, il génère pauvreté, assistanat, prélèvements obligatoires superflus, travail clandestin et stagnation des salaires. Il renforce le travers structurel du capitalisme, qui est de générer des profits excessifs au détriment de la demande de biens de consommation, dont l’absence de perspective d’investissement « rentable » finit par déclancher la crise de surproduction.
Donc le plein emploi ne doit pas être considéré comme un résultat des soi-disant « marchés », mais comme la pierre angulaire du système règlementaire et fiscal qui ajustera les flux d’offres et de demande d’emplois.
Ces considérations peuvent sembler abstraites, mais elles sont nécessaires pour aborder les propositions « techniques » qui sont contestables et relatives. Celles qui suivent nous paraissent cohérentes mais ne constituent pas un programme « clés en mains » dont l’élaboration ne saurait être que collective, et tributaire des rapports politiques, sociaux et des institutions héritées de l’histoire et des créations spontanées du mouvements social. Nous ne cherchons pas à reconstruire le monde en chambre, mais à explorer des pistes de réflexion.
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