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  Août 2005

Retour sur l'"affaire Dieudonné" :

Vers la tribalisation ?

par : Terouga

  Le soufflet semble être retombé depuis quelques mois, mais souvenons-nous, le microcosme politico-médiatique avait été rudement secoué par ce qu’il faut bien appeler « l’affaire Dieudonné ». Ou comment un humoriste au dessus de tout soupçon était presque devenu le bras humoristique d’al Quaïda !

Artiste connu et reconnu, Dieudonné est passé du statut de figure médiatique autorisée à passer à la télé à épouvantail incarnant le « nouvel antisémitisme » français et international. Rien que ça.

Sans revenir dans les détails sur les épisodes de ce feuilleton malsain, nous tenterons de dégager les nouvelles lignes de fractures politiques que cette affaire a révélé alors même que la France découvre la question des « communautés » ethnico-religieuses.

1.     Un artiste a-t-il le droit d’avoir des opinions ?

Non seulement un artiste a le droit d’avoir des opinions, mais il en a le devoir ! Encore faut-il savoir lesquelles au juste… En effet, pour avoir le droit de distraire le bon peuple, et éventuellement de lui éviter de réfléchir, un artiste comique (mais le constat reste le même pour les chanteur et autres saltimbanques…) doit donner des gages. S’il existe plusieurs types d’humour, pour accéder aux media de masse (qui, rappelons-le, rendent une carrière possible), il faut montrer à ceux qui contrôlent les ondes (grands groupes privés ou oligarques de l’UMPS) que l’on ne va pas déranger l’ordre établi, ou alors de façon très marginale. Rappelons ainsi que Coluche qui passa un temps pour un trublion fut aussi intraitable avec la gauche que la droite, le PC ou la CGT… Cela lui ouvrit toutes grandes les portes des media privés [1] intéressés à l’idée de dépolitiser la population et ridiculiser toute contestation politique. De même le comique Alexandre Metayer (encarté au Parti des Travailleurs jusqu’à sa mort) ne fit jamais un seul sketch politiquement engagé. Et que dire de JM Bigard qui fut très officiellement rappelé à l’ordre par les services de l’Elysée quand il dénonça à la télévision les « enculés de gauche » ?

Bref, pour ne pas être victime d’un boycott médiatique intégral fatal, l’artiste doit donc avoir des opinions dans la norme des possédants. Les gammes de cette norme restent néanmoins larges, il s’agit de ne pas donner le spectacle ennuyeux de l’unanimité : antiracisme, antilepénisme, engagement humanitaire, resto du cœur, tsunami, dettes des pays pauvres, etc. Notons que nous sommes toujours dans le général, l’à peu près, les idées floues et généreuses. Il s’agit avant tout de communiquer, de montrer que l’on a un cœur. C’est très bon pour la carrière, ça fait généralement l’unanimité même si ce genre d’opération est plus bénéfique à ceux qui donnent qu’à ceux qui reçoivent, à l’image de l’opération « pièces jaunes » qui récolte quelques menues monnaies pour mieux masquer la pénurie budgétaire du secteur de la Santé en France [2].

Dans ce milieu, Dieudonné donna le change en toute sincérité. Ses premiers sketchs avec son camarade E. Semoun eurent ainsi une indéniable dimension sociale qu’autorisaient les dogmes de l’univers culturo-mondain. Et même si cette dimension sociale s’accentua après la rupture du duo.

Première prise de risque : les candidatures politiques de notre humoriste contre le Front National. Malgré un mélange des genres évident, on resta dans le domaine de l’acceptable. En utilisant des techniques rhétoriques propres à la scène, Dieudonné tenta de s’attaquer directement au FN alors en plein essor. Malgré des résultats très encourageants on peut déjà se demander si un comique est dans son rôle quand il fait de la « vraie » politique ? Dieudonné se présentait en effet, quasiment seul, sans autre programme que sa renommée personnelle, sans soutien politique et surtout sans autre perspective que d’être un anti-candidat FN… N’est-ce pas là le degré zéro de la politique ? Un élément de confusion supplémentaire dans la tête des électeurs ? Mais peut-on lui en vouloir dans la mesure où nulle organisation sérieuse n’est capable de proposer autre chose aux électeurs ?

Reste à noter le courage de l’humoriste qui fut alors la cible de menaces et d’insultes des milieux fascistoïdes outrés de se faire traiter « d’assassins d’enfants »…

Nous sommes à la fin des années 90, Dieudonné a simplement été un peu plus loin que ses collègues dans la « politique », avec sincérité et courage, il est néanmoins resté dans le droit fil des idées « permises » par le système médiatique.

2.     Oligarchie dirigeante et sionisme

Cette étiquette, Dieudonné la perd d’un coup, le soir de l’émission de M.O. Fogiel. Au détour d’un sketch improvisé où l’humoriste se moque des Sionistes extrémistes et de la politique de G. Bush. Le système se retourne contre lui d’un coup. Inutile de rappeler que cette improvisation n’avait rien d’antisémite, c’était simplement de l’humour sur un sujet grave : le conflit israélo-palestinien. Or, brutalement, l’humoriste est agressé par le système médiatique qui auparavant tolérait ses positions dans la mesure où elles correspondait globalement à la vulgate social-démocrate (antiracisme, humour social, etc.).

Dieudonné se retrouve bien seul. L’animateur et son équipe de techniciens bien-pensants réagissent comme si Jean-Marie Le Pen avait uriné sur un pyjama rayé… Avec des moyens malhonnêtes et à la hauteur de ce qu’ils reprochent à l’humoriste, Fogiel et ses employés placent le débat là où il dangereux d’aller : la confusion entre sionisme et judaïsme.

Rappelons quelques vérités bonnes à savoir : le sionisme est un ensemble d’idées politiques qui prônent la constitution d’un État juif. Issu de la fin du XIXe siècle, c’est un courant de pensée qui a toujours défendu l’État d’Israël. Est-il nécessaire de rappeler qu’on peut être sioniste sans être juif ou juif sans être sioniste ? En effet, le judaïsme n’est qu’un monothéisme parmi d’autres. Il est très suspect de faire un amalgame automatique entre une opinion politique ET une croyance religieuse… Antisémites et Sionistes partagent l’idée d’une spécificité des juifs. Certains antisémites d’hier et d’aujourd’hui sont même ravis que les Juifs (toujours considérés comme un collectif) quittent « l’Europe chrétienne » pour vivre le plus loin possible…

La politique d’Israël (de 67 à nos jours…) n’a guère les faveurs du peuple de France. À tort ou à raison, la « défense » d’Israël est toujours jugée disproportionnée. Les Français, d’abord indulgents avec le sionisme vu comme une « riposte » logique à l’antisémitisme des années 30 et surtout à la sauvagerie nazie ont assez vite décroché quand Tel-Aviv est devenu ce minuscule État pro-américain, violent, etc. À l’inverse de toute tentation raciste, les Français ont toujours été gênés par les Juifs de France partant là-bas, l’égalité républicaine acceptant mal la sécession de certains français. De plus, la colonisation des territoires occupés et les meurtres de Palestiniens sous armés ont achevé de qualifier Israël d’État-voyou. Les enquêtes d’opinion le montrent, l’image d’Israël s’est détériorée rapidement dès que le socialiste Barak a décidé de mater la seconde Intifada dans le sang… L’image des États-Unis suivit la même pente quand Bush II attaqua sans raison crédible l’Irak sous embargo…

À rebours du pays réel, les oligarques au pouvoir ont toujours été plus partagés sur cette question. Liés aux réseaux proaméricains (Lelouche, Madelin, Sarkozy…) ou à un mépris automatique des partis « populaires » (FN, extrême-gauche, PCF…), les oligarques médiatiques ont toujours été très complaisants avec les groupes ou personnalités ouvertement sionistes. Avant même que n’éclate l’affaire, un contexte favorable au lynchage était donc en place.

Se sentant agressés par la détérioration fulgurante de l’image d’Israël en Europe (d’après de nombreuses enquêtes d’opinion), ces réseaux franchement favorables au terrorisme d’État israélien s’engagèrent dans une stratégie de fuite en avant judiciaire et politique qui ne fait que marquer le pas [3] avec une très relative évolution des sionistes eux-mêmes [4].

Entre mensonge et confusion, un personnage comme R. Cukierman (président du CRIF) n’hésita pas, avant de se calmer, à parler au nom des « Juifs de France » pour défendre Israël et qualifier tous les opposants à Barak-Sharon d’antisémites (des Verts en passant par le PCF…). Se posant en perpétuelle victime d’un éternel antisémitisme bien français (thèse centrale du livre de BH Levy l’idéologie française), ces réseaux plus sionistes et politiques que juifs et religieux [5] firent feu de tout bois pour rallier à eux les mous.

Leur politique fut donc celle du pire : accuser collectivement les arabes et/ou musulmans d’antisémitisme, monter en épingle médiatique les agressions envers des personnes ou lieux juifs (fausse agression dans le RER…), faire des procès aux partisans de la cause palestinienne, organiser des manifestations pro-sionistes, etc. Bref, qui n’était pas avec Israël était forcément antisémite.

Comme souvent la gauche gouvernementale et associative se laissa berner par le piège et cette politique du chantage , ou milita consciemment du côté de Sharon. Alors que certaines personnalités refusèrent d’être enrôlés au nom de leur patronyme (R. Brauman…), les hiérarques du PS se rallièrent comme un lendemain de 21 avril… Rappelons sur cette question que le même R. Cukiermann qualifia le succès de JM Le Pen le 21 avril « d’avertissement aux arabes ». Périodiquement, dans la pétaudière qu’est devenu le FN, il existe des tentations de pactiser avec les Sionistes afin de lutter contre « l’islamisation » de l’Occident… Dès lors qui donc fait le jeu du FN ?

Du coup, sur fond de tueries au Proche-Orient, on ne compte plus les procès en sorcellerie à destination de citoyens au CV notoirement irréprochable : le journaliste D. Mermet, le politologue P. Boniface… Même C. Enderlin, envoyé spécial de F2 là-bas fut insulté par des groupuscules violents connus depuis les années 70 (Bétar, LDJ, etc.).

L’affaire Dieudonné et un peu plus tard l’agression de l’écrivain A. Soral s’inscrivent dans cette politique des réseaux américano-sionistes. Peu intéressés par l’opinion américaine ou par les débats internes à la société israélienne (très peu attachée aux colonies), ces militants de la fuite en avant disposent de puissants relais dans la sphère médiatique. Ainsi l’avocat Arno Klarsfeld utilise-t-il sa réputation de gentil dandy pour militer pour la défense d’Israël, de même les bonnes et longues relations coutumières entre Musulmans et Juifs de France sont-elles oubliées au bénéfice d’affaires de droit commun sordides, mais minoritaires…

3.     Comment riposter à la communautarisation du débat ?

Le Pen en a peut-être rêvé, les Sionistes de la télé l’ont fait ! On ne compte plus les éditorialistes de la presse ou des radios liés au pouvoir qui distillent l’idée que la France n’est plus une communauté de citoyens égaux, mais une juxtaposition de tribus rivales et inégales : aux divisions régionales de mauvais alois (activistes corses, bretons, etc.) s’ajoutent maintenant la « communauté juive » forcément sioniste et la « communauté » immigrée forcément arabe et terroristo-phile… On retrouvera cette unanimité suspecte dans le OUI à la constitution européenne. Appelé à la rescousse, le bon peuple de France est sommé de faire oublier son antisémitisme historique en s’abstenant d’avoir une opinion équilibrée sur la question. Devant ce rouleau compresseur qui dura quelques années, la riposte de fut pas facile. Les citoyens juifs critiques vis-à-vis de cette stratégie du pompier incendiaire furent taxés de juifs victimes de la « haine de soi ». Les slogans propalestiniens de l’extrême-gauche furent traités d’antisémites. Les ronflements gênés du PC furent mis à la même enseigne. Quant aux explications de T. Ramadan (certes peu républicain) elles furent censurées et traités de la même façon alors même que les chercheurs dans ce domaine furent toujours unanimes à reconnaître l’honnêteté du théologien sur cette question (B. Cassen, X. Ternisien).

Dès lors, face à ce jusqu’auboutisme de certains porte-voix de l’oligarchie pro-américaine et pro-sioniste, que pouvaient bien peser les faits et paroles de contestataires courageux mais isolés comme A. Soral et Dieudonné ? Ces deux personnages sont sortis du bois tout seuls face à des adversaires ravis de « créer » des exemples d’antisémitisme médiatiquement exploitables [6].

Face à une telle mauvaise foi et en attendant que la justice déboute les actions judiciaires de ces extrémistes des beaux quartiers, Dieudonné a été plusieurs fois victime physique et morale de ces réseaux dont l’influence égale la violence. Cela fut nettement pire qu’avec le FN.

Spectacles interdits, menaces, agressions, manifestations… L’humoriste a eu la rude tâche de survivre humainement et professionnellement dans une telle tempête médiatique et dans un brouillage politique constant.

Rappelons-le, Dieudonné s’est lancé en politique seul ; face au FN, il n’avait que l’adversaire qu’il s’était choisi, mais face au sionisme, il ne pouvait compter que sur le soutien du public. Reste que sa façon de riposter à ce lynchage n’avait aucune chance de percer dans le brouhaha des ondes. Quand a-t-il pu s’exprimer librement ? Il aura fallu qu’il sorte un livre (totalement passé inaperçu dans les media) pour qu’il exprime enfin sereinement.

Rappelons-le, la réponse à ce type de déstabilisation anti-républicaine doit être collective et politique. En utilisant des effets de scène pour répondre aux sionistes, Dieudonné prêtait le flanc à la critique et à la vieille technique de propagande qui consiste à couper les phrases de leur contexte. Ainsi il fut victime du même piège que chez MO Fogiel à Alger quand ses meilleurs ennemis tirèrent une phrase de son discours… Cela lui valu l’annulation de son spectacle [7].

Bien seul, Dieudonné est obligé de tolérer des soutiens explosifs aux antipodes de ses convictions : rappelons que certains responsables du FN lui ont apporté leur soutien, ou encore quand il semble soutenu par des Noirs uniquement par solidarité « de couleur » [8] … Ainsi le poison communautariste se diffuse-t-il dans les deux camps et plus largement dans la société française.

Aujourd’hui l’affaire est quelque peu retombée.

Sharon lui-même finit par s’en prendre à certains colons ce qui trouble très profondément nos Sionistes parisiens. Revenant à des sujets moins polémiques comme la laïcité, Dieudonné tente peut-être de sortir de cette image ambiguë où ses adversaires avaient réussi à l’enfermer à plusieurs reprises. Reste un mot à dire sur le sujet de l’esclavage qui lui tient tant à cœur, certes, la France et l’Occident n’ont pas totalement vidé l’abcès de cette horreur, mais ces questions pour le moins délicates ne sont-elle pas une façon (involontaire ?) de développer la concurrence des victimes et par la même la tribalisation de la France ?

Dans une perspective humaniste et progressiste, toutes les douleurs se valent quelque soient le nombre de victimes ou les coupables. Pas plus que le génocide des Indiens n’est l’affaire des Peaux-Rouges, Auschwitz n’est le monopole des Sionistes. En effet, le côté universel du rejet des « crimes contre l’Humanité » ne vaut que si l’Humanité est considérée comme UNE. En exploitant politiquement « son » crime contre « son » humanité, on divise sciemment l’universalité des Hommes.

Conclusion

Si les Sionistes de France ont quasiment le monopole des ondes, ils n’ont pas le monopole du peuple. Manifestement leur tentative de faire de la surenchère dans l’antisémitisme supposé des Français a été très mal vécue par de grandes consciences juives. Rappelons le silence lucide du grand rabbin de France ou encore l’initiative de son bras droit, le rabbin Haïm Korsia qui avait accepté d’aller en pèlerinage à Auschwitz avec l’humoriste

Saluons encore une fois le courage de Dieudonné qui a risqué sa carrière (et sa vie) au nom de ses idées ; mais cela étant dit, à la cour des puissants, le bouffon qui affirme la vérité n’est souvent entendu que pour être transformé en bouc émissaire. Il faudra attendre encore pour savoir si cette « affaire » aura été (ou non) un coup d’accélérateur à la tribalisation anglo-saxone de la république.

 


[1] voir à ce sujet http://que-faire.info/Principal/Coluche.htm

[2] L’exemple de « l’aide » aux victimes du tsunami est aussi implacable : gaspillage, corruption, inadaptation, etc.

[3] La dernière victime de cette stratégie a été E. Morin accusé d’antisémitisme pour un article dans le Monde

[4] On peut penser ce que l’on veut du général Sharon (criminel de guerre convaincu), force est constater qu’il bouscule les colons.

[5] Rappelons la modération du grand rabbin Sitruk dans ce tourbillon médiatique.

[6] Soral comme Dieudonné ont retirés leur soutien à la liste « euro-palestine » en refusant d’importer en France le conflit du Proche-Orient.

[7] L’expression « pornographie mémorielle », pour critiquable et inappropriée qu’elle soit, n’est pas, en soi, révisionniste.

[8] Soutien à Dieudonné du parti kémite, un groupuscule noir raciste.