AccueilNouveautésOrientationsV.A.R.Comité ValmyConstitutionLiens

 

 

PolitiqueSociétéÉconomieEuropeInternationalCultureEditoriaux
Faux semblants à "gauche"

par :  Hajoma

La presse se fait l'écho d'un '"appel pour une alternative politique à gauche".

Disons d'emblée que sa lecture est très décevante ; la critique qui suit ne se justifie ni par la portée, ni par le niveau intellectuel de ce texte, reflet de manoeuvres d'appareils dans les rangs de la gauche bourgeoise plutôt que d'une quelconque réflexion ou d'un projet nouveau. Mais il peut-être utile de décortiquer à cette occasion les ressors de ce discours "de gauche", rôdé de longue date pour impuissanter la contestation et la rabattre vers l'ordre établi.

Un catalogue de généralités

Le texte multiplie les allusions et périphrases, produits sans doute de la difficulté pour ses signataires à trouver un terrain d'entente au delà de banalités et d'ambitions limpides pour le partage des postes et des influences dans la future "Union de la Gauche". Le texte énonce quelques constats lucides mais vagues :

 

"La planète est menacée par la mondialisation capitaliste",

"Dans la phase actuelle du capitalisme, le vivant, la culture, l'éducation et toutes les activités humaines ont vocation à être transformées en marchandises."

"La mobilisation du printemps 2003 est étonnante par sa durée, nouvelle par sa jeunesse, riche de ses rencontres entre secteurs de la population qui habituellement s'ignorent"

"La politique menée de 1997 à 2002 à l'initiative du Parti socialiste a été sévèrement rejetée"

"L'accompagnement de la mondialisation capitaliste qui a dominé la politique du gouvernement de la gauche plurielle est une impasse."

 

On pourrait s'attendre à ce que l'approfondissement des questions soulevées amène de sérieuses remises en cause des partis et des fondements théoriques de ce qui s'autodésigne encore comme "la gauche". Hélas, au delà des généralités que peut partager n'importe quel observateur de la politique française, l'appel ne se situe en rien dans une perspective différente de l'impasse qu'il dénonce.

 

 Les rares éléments précis de l'appel constituent, au mieux, un catalogue de bonnes intentions, avec de petites surenchères de circonstance : 

"les droits des femmes, les libertés, contre les discriminations et pour l'égalité des droits des migrants et des étrangers, pour les services publics, les 35 heures sans les concessions au Medef, les retraites, la défense et l'amélioration du droit du travail, l'augmentation des minima sociaux et des salaires, de nouveaux rapports Nord­Sud, la défense du climat, des ressources en eau potable et de la biodiversité, contre le pillage des ressources naturelles, contre la guerre en Irak"

Certains éléments de l'inventaire mériteraient discussion, mais ces revendications décousues ne forment pas un programme politique. Voici trente ans que les militants "de gauche" se retrouvent dans la défense d'acquis sociaux en perdition, livrent à reculons des combats perdus d'avance parce que demeure intact le coeur de la régression sociale, le dispositif de destruction de la société par le capital. Un programme de rupture identifierait les racines de la dérive libérale, il mettrait en avant des mesures pour rendre à l'État le contrôle de la monnaie, de la fiscalité et des mouvements de capitaux. À défaut, les bonnes intentions se condamnent à orner les programmes électoraux avant qu'on y renonce par "réalisme" - entendez par adaptation aux méta-institutions libérales sous le talon de fer desquelles la petite "gauche" nous a elle-même placés.

 

Démagogie pré-électorale

À peine plus précises, quelques perles démagogiques laissent cependant pantois : "Les petits agriculteurs disparaissent sous les coups d'une politique productiviste et exportatrice à tout prix, également ruineuse pour les paysans du Sud.". C'est très joli mais incohérent  : une des raisons de la politique d'exportations agricoles (à perte !) effectivement désastreuse pour le Tiers-Monde, est la volonté de ralentir le déclin de la petite paysannerie ! Et si l'on critique une politique "productiviste" (comme toute l'économie capitaliste !) il faut assumer les conditions et conséquences d'un changement de cap : protection accrue contre les importations, hausse des prix alimentaires... On chercherait en vain (dans l'appel comme dans les programmes "de gauche") une défense argumentée de cette perspective de retour à la terre...

 Autre démagogie patente : proclamer le refus de "se résigner au capitalisme"  Incapable de formuler la moindre proposition anticapitaliste, ou même tout simplement démocratique, les signataires jouent les révolutionnaires ! Mais silence sur l'Europe, la reconstitution  de la Nation, la mise au pas de la finance, et les politiques économiques actives...

De même, on s'attendrait qu'après avoir accusé Jospin d'"accompagnement de la mondialisation capitaliste", les signataires évoquent quelques mesures contre la dite mondialisation. La France, comme nombre d'autres pays, a renoncé aux moyens d'appliquer ses choix démocratiques. Les mouvements de capitaux libérés, la monnaie unique dévolue à un aéropage de banquiers monétaristes, les frontières ouvertes, la justice muselée par la Cour Européenne, les salaires et la fiscalité à la merci des fuites de capitaux que tout a été fait pour faciliter : tel est le bilan sans fard de 20 années de gouvernements qu'ont soutenus la plupart des signataires de l'Appel. C'est en vain qu'on rechercherait dans l'appel la moindre mise en cause de cette politique !

 

En bonne tradition molettiste, le radicalisme creux n'est là que pour donner le change et mettre les futurs capitulards en paix avec leur conscience.

 

La réthorique de l'appel au peuple

L'appel, enfin,  bavarde longuement sur l'intégration des citoyens et du mouvement social à l'élaboration des politiques.

"Si l'on ne remet pas radicalement en cause l'éloignement de l'immense majorité de la population des processus d'élaboration, de décision et de contrôle, si les formations politiques ne changent pas de posture et de fonctionnement à cet égard, les propositions alternatives auront du mal à voir le jour ou resteront lettre morte"

Cet aimable spontanéïsme accompagne le vide des propositions. En fait, la "faute au peuple" est une constante du discours de la gauche rénégate : le peuple n'étant pas mobilisé, la politique menée représentait le moindre mal. Le crime est absout par la faiblesse de la réaction de la victime.

Car "l'immense majorité de la population" n'intervient massivement sur le champs politique que dans des circonstances exceptionnelles (ne serait-ce qu'à cause de ses problèmes quotidiens). Pour préparer de telles circonstances, rien ne sert d'invoquer "le peuple", il faut proposer, diffuser un programme de rupture. Lors des récentes actions pour la défense des retraites, "le peuple" était en grande partie mobilisé, mais l'absence d'une perspective politique a entravé le mouvement, car pour beaucoup la politique gouvernementale semblait "la seule possible" (comme l'ont d'ailleurs confirmé les nombreux députés socialistes qui se sont abstenus sur le texte du gouvernement lors du vote à l'assemblée). Nul ne peut prédire quand ni comment l'action collective s'emparera des idées et des ébauches d'organisations créées aujourd'hui, mais la responsabilité de ceux qui prétendent contribuer à une "alternative" est de bâtir et de diffuser les analyses et les programmes qui EXPRIMERONT politiquement les aspirations populaires.  

 

Ainsi, cet appel ne préfigure en rien une rupture avec la politique traditionnelle de la "gauche" : démagogie sociale dans l'opposition, libéralisme effectif au pouvoir.

 

Au coeur le la pensée unique : le libéralisme culturel

Une racine de cette incapacité à s'extirper de la "pensée unique" est sans doute l'attachement au libéralisme sociétal. On reste assez interloqué quand on lit, quelques jours après le défilé à Paris de milliers de "gays" , accompagnés de députés de toutes tendances, y compris l'UMP:

" les discriminations fondées sur l'origine, le genre ou la sexualité sont renforcées par le retour de l'ordre moral et la dérive sécuritaire."

 Le fantasme de la "dérive sécuritaire" exprime une nouvelle fois le mépris bourgeois de l'insécurité ressentie par les victimes de la corrosion du lien social. La "gauche" tient pour établi que toute réglementation est condamnable et que toute loi mérite d'être violée pour celà même qu'elle est imparfaite. Sous le vernis libertaire, c'est ouvrir la voie à la guerre de tous contre tous, dont les victimes ne bénéficient pas des moyens financiers et de l'environnement policé des petits bourgeois "de gauche". Ce ne sont pas dans les cages d'escalier des beaux quartiers que se rassemblent des gamins pommés qui insupportent les habitants, "lâchés" par la société, sommés par la gauche de supporter avec "tolèrance" le bruit et les dégradations. Les gesticulation de Sarkozy sont l'occasion d'une partie de ping-pong convenue entre "gauche" et "droite", étant entendu que sur le terrain presque rien ne change, faute de moyens et de véritable volonté politique à "droite". Mais cela permet à chacun de s'ériger en "moindre mal" dans l'électorat visé, les milieux populaires pour Sarkozy et la petite bourgeoisie branchée pour la "gauche".

En fait ce mépris de l'"ordre moral" et du "contrôle social" n'est que l'ultralibéralisme appliqué aux relations sociales. Car comment règler les rapports, les droits et devoirs des individus, sans institutions et règles sociales solides, et sans respect de la loi ? Il est légitime de s'intérroger sur la forme que doivent prendre ces règles et ces institutions - la place de l'homosexualité ou de l'immigration mérite réflexion sans aucun doute. La "sécurité" n'est pas une fin en soi, ni du ressor exclusif de la police. Mais la réflexion suppose la reconnaissance du problème, ce dont semblent rigoureusement incapables les signataires de ce texte.

 

Du libéralisme culturel à la société de marché

Cette question n'est pas qu'une anecdote, car c'est toute la pensée de la soi-disant "gauche" qui est polluée par cette confusion. Comment combattre le libéralisme économique en s'érigeant en avant-garde du libéralisme culturel ? Il existe une évidente solution de continuité entre les exigences du capital et le libertarisme de "gauche". La femme "libérée" est aussi la femme salariée, qui ne se "délivre" des tâches domestiques que pour mieux servir les exigences du capital, comme travailleuse et comme consommatrice de biens electroménagers. Les policiers et les prisons "économisés" facilitent la baisse des prélèvements obligatoires. La ghettoïsation des quartiers permet l'expulsion de la société "utile" de ceux dont la force de travail est momentanément superflue. Les individus "libérés", individualisés, poussières parmi la poussière, seront des "agents économiques " dociles, incapables d'exprimer une revendication collective. Le marché ne reconnaît que de libres individus, et les individus désocialisés n'ont de recours que le marché ou le suicide pour pallier leur isolement social.

Le silence sur l'Europe s'explique-t-il autrement ? Hostiles par principe à la Nation au nom d'un internationalisme mal compris, les signataires sont incapable de pointer le coeur du dispositif capitaliste : la destruction du cadre de la volonté générale, au profit d'instances internationales non démocratiques : Union Européenne, OMC, ou de groupements infra-nationaux à fondements plus ou moins raciaux ("peuple" corse). Voilà pourquoi ils en sont réduits à faire assaut de revendications décousues, peut-être "porteuses" électoralement ou mediatiquement mais de toute façon inapplicables dans le cadre étriqué du gouvernorat "de gauche" d'un länder de l'Union Européenne.

 

 

Le mouvement social ne se dégagera certes pas en un jour de la gangue de la "pensée unique". Mais cet appel , politicien et conformiste n'incarne en rien ne fut-ce qu'un début d'"une alternative à gauche". Le fatras idéologique de la gauche bourgeoise transparaît à chaque ligne. Chaque cure d'opposition du parti socialiste a vu fleurir de telles proclamations. Celle-ci ratisse "à gauche" pendant que Hollande, ou le revenant Rocard, draguent à droite : rien de nouveau sous le soleil.

C'est en prenant résolument le contrepied de cette gauche fourbue et réactionnaire que le mouvement social réorientera l'histoire sur la voie du progrès social.