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Le cauchemar ivoirien

ou Les quatre plaies de la Mondialisation

 par : Terouga

Pourquoi la France et la Côte d’Ivoire en sont-elles arrivées à une telle opposition en quelques mois ? Pays jadis directement associé à la France la Côte d’Ivoire comptait dans les années 80 plus de Français qu’avant l’indépendance... Comment les deux gouvernements en sont-ils venus à une quasi guerre ?

État jugé en plein développement dans les années 70 le pays a très rapidement plongé dans les années 80 avant de sombrer totalement dans les années 90 et 2000. À qui la faute ? Est-ce "le partenariat privilégié" avec la France qui a été une erreur ? Ou bien sont-ce les nouveaux équilibres des années d’après guerre froide qui ont ravagé le pays ?

Néo-colonialisme, dette, racisme puis guerre civile, la Côte d’Ivoire a subit toutes les plaies de la mondialisation qui, in fine, a fait déjà fait disparaître l’État dans sa forme républicaine et unitaire.

1) Néo-colonialisme : le poids du capitalisme français depuis 1960

Revenu à la surface avec les dernières violences entre les Français (soldats et civils) et les Ivoiriens (soldats et civils) l’opposition entre le pouvoir d’Abidjan et l’ancienne métropole est inédite car depuis l’indépendance de 1960, jamais les rapports entre Paris et Abidjan n’ont été tendus, bien au contraire... Quand le général de Gaulle se débarrasse des colonies africaines, il embarrasse assez F. Houphouët-Boigny qui n’est autre qu’un homme politique français qui fut très actif sous la IV° république (il fut ministre) ; alors que le niveau de vie des Africains commençait enfin à profiter de la présence française, voilà que Paris impose une indépendance... Dès lors la France se débarrasse de ses "colonies" en octroyant une indépendance relative à ses anciens territoires tout en maintenant des "accords" qui pérennisent la domination des intérêts français dan l’ex-empire colonial.

Fort logiquement F. Houphouët-Boigny reste un allié privilégié de la France en Afrique noire, c’est même le relais automatique de tous les pouvoirs français de De Gaulle à Mitterrand. Les Français et les capitaux de l’hexagone sont là-bas chez eux.

Durant toute la guerre froide le "deal" de 1960 va fonctionner : la France mais aussi l’Europe naissante (CEE) vont acheter à un prix honnête les produits agricoles que la Côte d’Ivoire produit en masse depuis les années 20. La spécialisation coloniale demeure : cacao mais aussi café et coton sont exportés en grande quantité vers l’Occident. A cette époque les intérêts américains sont neutres et acceptent la main mise de Paris sur cette partie de l’Afrique, laissant les militaires français contrôler le grand port d’Abidjan. Cette situation demeure jusqu’à la fin des années 70 où les prix des matières premières baissent dangereusement...

Paris commence à parler de Droits de l’Homme (discours de Mitterrand à La Baule en 1989) et de dévaluation du franc CFA, une façon de commencer un lent mais réel désengagement d’Afrique. La décennie 1980 va voir les vieux équilibres "post-coloniaux "se rompre : la Côte d’Ivoire va commencer à souffrir de la baisse prononcée des prix de ses produits agricoles, de plus la population jeune va commencer à refuser le poids écrasant du parti unique (le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI) et faire pression en spéculant sur la mort prochaine du "vieux" F. Houphouët-Boigny. Ce dernier décède en 1993, laissant son pays au bord de la faillite (en espérant une remontée des cours, l’État ivoirien s’est terriblement endetté) avec un système économique à bout de souffle et une population lasse du parti unique. De plus, l’ensemble de l’économie du pays est aux mains des intérêts français, la présence de milliers de coopérants et autres conseillers techniques et militaires accentue le verrouillage du pays. Aujourd’hui encore, comme un facteur d’aggravation du conflit, les capitalistes français sont très implantés en Côte d’Ivoire.

Acculé par ses dettes et la politique libérale de Mitterrand, l’État ivoirien dès la fin du règne de F. Houphouët-Boigny se résigne à privatiser ses entreprises publiques et à cesser toute intervention dans l’agriculture. Ainsi les petits planteurs de cacao se trouvent-ils lâchés par l’État qui gérait dans les années 60-70 les prix du cacao via la "caisse de compensation" qui lissait les prix d’une année à l’autre et qui assurait le transport et l’exportation des récoltes. Au fil du démantèlement de cet outil national de régulation, le marché ivoirien du cacao (45% de la production mondiale) va être livré aux multinationales américaines intéressées par le premier producteur mondial de cacao. C’est la fin du monopole français sur l’économie ivoirienne.

Derrière le "miracle ivoirien" des années 70 (développement, capitalisme d’État, partenariat privilégié avec la France, etc.) il n’y avait guère qu’un vague intéressement des Ivoiriens au néo-colonialisme de Paris. Quand l’impérialisme français muta au détour des années 90 (première guerre du Golfe), le "marché" de 1960 se trouva caduque, le pays ruiné et la population désabusée.

2) L’effondrement de l’État et le capitalisme international

De 1993 à 1999 "l’État PDCI" survit à lui-même comme il peut, le président Bédié, élu suite à des fraudes énormes, achève de capitaliser le mécontentement populaire en s’accrochant désespérément à Paris.

Égorgée par le F.M.I. qui laisse l’État sans aucune marge de manoeuvre économique et financière, la Côte d’Ivoire encaisse la dévaluation du franc CFA et la privatisation de ses infrastructures sans autre alternative. Les capitalistes français et autres achètent les secteurs qui leur sont utiles et laissent le reste péricliter. Ainsi alors que la groupe Bolloré acquière les plantations et les chemins de fer qui acheminent les produits vers la côte, alors que les secteurs de la Santé et de l’Education sont notoirement sous-financés... alors que Bouygues achète la distribution de l’eau dans les grandes villes, la "caisse de stabilisation" est dissoute en 1999. La ruine devient une évidence pour les petits producteurs, obligés (dans un contexte de chute des cours) de payer eux-mêmes le transport de leurs récoltes, alors même que les conditions de sécurité sont de moins en moins garanties vu les salaires en retard des soldats et autres policiers. Des réseaux commerciaux parallèles et mafieux se mettent en place.

Ainsi au fur et à mesure que l’État ivoirien s’appauvrissait et que le parti unique apparaissait comme un parasite, les multinationales investirent le pays pour s’arracher les richesses jadis plus ou moins nationalisées et/ou cogérées par la France. Ainsi des groupes agro-alimentaires comme Cargill (américain) ou ADM (suisse) se positionnèrent dans le pays, bousculant les capitalistes français... La fin des années 1990 amène à un retour à la dépendance coloniale du XIXe siècle : quelques grandes firmes étrangères et lointaines dominent et exploitent un prolétariat noir misérable.

En décembre 1999, un coup d’État militaire est accueilli avec soulagement par la population. Tous les opposants au vieux PDCI exultent et rentrent dans le gouvernement d’ouverture du général Gueï. Mais celui-ci, sans projet politique véritable, met bien vite fin au caractère pluraliste de son gouvernement et gère bien vite ce qui reste de l’appareil d’État comme une sorte d’annexe de son clan... C’est lui qui commence à parler "d’ivoirité", un concept xénophobe qui distingue des "vrais" et des "faux" ivoiriens. Une façon pour Gueï d’agréger autour de lui les élites ivoiriennes qui se reconnaissent comme de "vrais" ivoiriens, c’est-à-dire les réseaux et ethnies du sud catholique et côtier du pays. Plus que jamais sans ressources réelles, prisonnière de produits naturels sous-payés par le marché et ses multinationales, la Côte d’Ivoire se divise sur des lignes de clivages artificielles et éminemment politiciennes. Gueï manipule cette "ivoirité" pour écarter le candidat de rechange du capitalisme français A. Ouattara, libéral au sens international du terme (il fut direction adjoint du F.M.I.) et ancien premier ministre de F. Houphouët-Boigny (il imposa les premières mesures d’austérité). La France s’interroge sur la possibilité de laisser définitivement tomber la vieille garde du sud au profit de réseaux plus neufs, ceux du nord, le même A. Ouattara est proche de messieurs Fabius et Sarkozy... C’était sous-estimer la volonté des élites du sud de résister à la "revanche" des musulmans et des "étrangers" du nord.

En effet, sous le règne de F. Houphouët-Boigny la domination de son ethnie (les Baoulés / Akans) et des ethnies du sud était manifeste. Le catholicisme était utilisé et exalté (fantastique basilique de Yamoussoukro) alors que l’Islam était tout bonnement ignoré. Seul l’autoritarisme politique et le clientélisme généralisé permit à F. Houphouët-Boigny de masquer le caractère discriminatoire de son système. Ainsi même le successeur du "vieux", Bédié, sera un baoulé / akan (1)...

3) De l’ « ivoirité » à la guerre civile

Sur fond de discrimination politique et de paupérisation de la population un personnage sans relief ni programme comme le général Gueï intégrera des gens de son ethnie dans les forces armées et prenant soin d’éliminer les généraux du nord... Le cercle vicieux est amorcé. Appauvris par la politique libérale, écartés du pouvoir depuis toujours, les Ivoiriens du nord sont plus que jamais circonspects sur l’évolution du régime. Plus que jamais ils font figure de boucs-émissaires pour la sous-bourgeoisie compradore désespérée par le déclin des subventions françaises dont elle bénéficiait en premier lieu. En 2000, c’est un opposant politique de longue date (dès les années 80 contre F. Houphouët-Boigny) qui s’impose face au général Gueï terriblement discrédité. Laurent Gbagbo est "élu". C’est un homme du sud, un bété, ethnie rivale des Akans mais volontiers d’accord avec le concept"d’"ivoirité".

Malgré son appartenance à la mouvance social-démocrate internationale (son parti est membre de l’Internationale Socialiste) et quelques ouvertures sans lendemain, L. Gbagbo ne semble guère vouloir changer la donne et se lance dans une politique sans surprise de discrimination des Ivoiriens du nord pour mieux promouvoir ses hommes dans l’appareil d’État, c’est-à-dire essentiellement l’armée. Ainsi en 2001, la promotion de la gendarmerie est recrutée sur des bases tribales et composée à 80 % de Bétés et de Didas, groupes ethniques de l’Ouest dont sont respectivement issus M. Laurent Gbagbo et son ancien ministre de la Défense. Avant même la rébellion de 2002, Gbagbo met en place des groupes armés bétés qui sont chargés de doubler les forces de police et d’encadrer les jeunes plus que jamais désoeuvrés et motivés par le pillage.

C’est dans ce contexte que la guerre civile éclate avec la rébellion de septembre 2002 qui est animée par des jeunes officiers du nord expulsés de l’armée par les agissements de Gueï ou Gbagbo... Ainsi le massacre de Yopougon peu de temps avant le soulèvement met-il en cause des gendarmes ivoiriens coupables d’avoir massacré plus de 50 ivoiriens d’Abidjan originaires d’une ethnie du nord... C’est aidés par des pays frontaliers (Burkina Faso, Mali...) que les rebelles prennent le contrôle du nord du pays et agissent au coeur même de la capitale en tuant Gueï et sa famille et des dizaines de gendarmes étiquetés « sudistes » à Bouaké (ville du nord). Mais si la rébellion n’est pas illégitime et illogique, elle ne résout aucun problème posé. Bien au contraire, elle ouvre le nord du pays aux bandes armées des pays voisins (sous couvert de lutte contre la discrimination) et complique encore davantage l’acheminement du coton à l’exportation... Le caractère artificiel de la Côte d’Ivoire créée par le colonialisme français a été fatal à l’unité du pays.

C’est là que la France tente de régler cette situation en imposant à tous une solution négociée à Paris comme du temps du "vieux". Ce sont les accords de Marcousis où J. Chirac lui-même entérine le fait accompli de la rébellion en forçant Gbagbo à accepter des ministres rebelles et un premier ministre d’ouverture...

Commence alors un jeu de dupes où la France s’aperçoit qu’elle n’a plus vraiment les moyens de sa politique en Afrique. Malgré le déploiement de plus de 5000 soldats français au sud et entre les deux zones, les élites du sud, plus racistes et xénophobes que jamais, ne sont pas prêtes à accepter une solution parisienne et encore moins une candidature de Ouatarra aux présidentielles. En effet, il est devenu évident pour les Ivoiriens lucides que la France ne peut plus s’imposer in fine en Afrique, d’ailleurs les réseaux français se sont amaigris depuis les années 80. Les expatriés qui relayaient plus ou moins le pouvoir français étaient 80 000 au milieu des années 1980, ils n’étaient pas 20 000 avant les dernières émeutes. De plus, les Ivoiriens ont perdu la confiance qu’ils avaient dans leur "seconde patrie". La lente dégradation des termes de l’échange "néo-colonial" des années 60 a achevé de discréditer Paris. De plus, Gbagbo et les siens, indépendamment des pressions de la rue a bien compris que les temps du "pré carré" françafricain (Foccart, ELF, famille Mitterrand, etc.) étaient bien révolus. L’exemple de l’ex-Zaïre perdu par l’impérialisme français au profit de sous-impérialismes régionaux (Rwanda, Ouganda, Angola...) est sans appel pour Gbagbo : en jouant sur les rivalités locales et mondiales, il peut maintenir un mini-État côtier et bananier qui se vendrait aux multinationales les plus dynamiques (c’est-à-dire les firmes américaines).

4) L’impérialisme ou la mort du pays

Deux ans après les accords de Marcousis, la Côte d’Ivoire est un État en mort clinique : au sud, le double discours Gbagbo voile assez mal une impuissance générale vis-à-vis des vrais défis du pays (comment sortir de l’économie coloniale ?...). En effet, sauvé par la France lors de la rébellion de 2002, il s’est définitivement coupé de ses « amis français » puisqu’il décide de ne plus choisir systématiquement (et en payant bien trop cher) les firmes françaises pour la Côte d’Ivoire : le secteur bancaire (monopolisé par les banques françaises) est ouvert et les Chinois peuvent proposer un projet pour le troisième pont d’Abidjan deux fois moins cher que Bouygues qui est, par ailleurs, menacé de perdre ses concessions pour l’eau et l’électricité. Le capitalisme français est "mis en concurrence" avec les autres grands groupes internationaux. Pour Gbagbo le silence de la France forcément au courant des préparatifs de la rébellion est criminel et n’est pas le fruit du hasard. Peut-être les vieux réseaux français ont-ils voulu mettre Gbagbo à genoux en freinant la rébellion sans pour autant la repousser (2). Depuis Gbagbo tente d’utiliser toutes les ficelles des gouvernements faibles pour survivre : violences contre les Français (militaires, expatriés et journalistes), exacerbation de la haine des "nordistes", utilisation d’escadrons de la mort pour terroriser les opposants...

Sans marges de manoeuvre économique (dette, F.M.I., faiblesse des cours du cacao...), réduit à alimenter l’"ivoirité" pour ne pas subir la colère des Ivoiriens paupérisés, Gbagbo mange à tous les râteliers... Dernière trouvaille pour tenir : l’évangélisme (sic), ou plutôt les fonds des églises fondamentalistes américaines qui servent généralement de poisson-pilote aux services de renseignements. N’oublions pas que le port d’Abidjan est le plus moderne et le plus stratégique de la région, c’est une zone idéale pour contrôler le pétrole régional (Nigéria...).

Incapable de s’en prendre aux racines du mal économique (le deal colonial, les diktats du F.M.I.) et politique (l’ "ivoirité") Gbagbo en est réduit à espérer être le protégé des capitalistes américains avant que la France ne lui fasse payer ses velléités indépendantistes (et la mort de ses soldats)... À moins que ses extrémistes ne le débordent comme jadis au Rwanda. En attendant, la pauvreté se répand et le pays ne survit que par et pour son économie agro-coloniale. Une totale impasse.

Du côté des "rebelles", ce n’est guère mieux, l‘État a disparu aussi du nord avec une cessation de tous services publics et une fuite de centaines de fonctionnaires originaires du sud. L’éclairage public ou les écoles se déglinguent doucement alors même que la clique militaire « rebelle » a éclaté en clans qui se sont partagés Bouaké comme autant de gangs (suite au "casse" de banques locales). Là aussi les vraies questions ont été totalement escamotées au profit d’une parcellisation de l’autorité et par le pillage des pays voisins.

 

Écartelée entre différents impérialismes, la Côte d’Ivoire n’existe, de fait, déjà plus. Le sud, comme n’importe quelle république bananière, est plus ou moins intégré aux flux de la mondialisation avec Gbagbo comme gérant du port et du robinet à matières premières et le nord est devenu une sorte de "zone grise" post-étatique où les réseaux ethniques transfrontaliers de la misère ont remplacé les échanges nationaux. Dans cette malheureuse agonie de la dernière colonie française les intérêts capitalistes hexagonaux semblent en porte-à-faux : deux factions du Capital français se disputent pour imposer leur candidat à savoir le libéral Ouatarra (qui auraient pu être porté par la rébellion) ou les anciens oligarques plus traditionnels (Bédié). Réduit à gérer une faillite Gbagbo est prisonnier de sa fuite en avant dans la violence (anti-française et anti-immigré) et ne semble vouloir qu’arbitrer les impérialismes rivaux.


1. article du Monde Diplomatique : http://www.monde-diplomatique.fr/2002/11/COULIBALY/17147?var_recherche=c%C3%B4te+d%27ivoire

2. C. Braeckman affirme même que la France a empêché le Nigeria et l’Angola d’intervenir aux côtés de Gbagbo au moment de la rébellion... http://www.monde-diplomatique.fr/2004/09/BRAECKMAN/11640?var_recherche=c%C3%B4te+d%27ivoire