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L’Éducation nationale au miroir du collège unique

par : Terouga

 (juin 2005)

Il est certain qu’un sujet comme l’Éducation nationale demanderait des dizaines de pages d’analyses. Pour la rapidité de la démonstration nous allons volontairement nous limiter au collège même si l’école primaire et le lycée souffrent, finalement, des mêmes problèmes.

I)    Un bilan globalement positif ?

Quand on survole les résultats de l’Éducation Nationale on ne peut qu’aboutir à la conclusion que la machine fonctionne. Globalement la quasi-totalité des enfants de France (Français et étrangers) sont scolarisés. Ils suivent les mêmes programmes et sont encadrés par un personnel relativement bien formé et plutôt dévoué. Cette situation qui trouve son origine à la fin du XIXe siècle (lois de J. Ferry) a permis dès le début du XXe de supprimer très largement l’analphabétisme, de généraliser le français académique, d’unifier la République et aussi de préparer l’émancipation générale des Français les plus pauvres (femmes, ouvriers, descendants d’immigrés…).

      Encore aujourd’hui la hausse du pourcentage de bacheliers dans la population peut apparaître comme un succès de plus du système éducatif. Et, en y regardant de plus près l’enseignement supérieur donne accès à une relative culture universitaire à plus de deux millions de jeunes.

      Quant aux enseignants en général, même si leur image pose débat (privilégiés ou héros anonymes de la République ?), force est de constater que les avantages concrets du métier (sécurité de l’emploi, vacances…) donnent encore un vernis certain à la profession, a fortiori dans une France ravagée par le libéralisme et la précarité.

      Vu de loin donc, et comparé aux autres pays développés, l’Éducation Nationale française fait figure de grosse machine (plus d’un million de fonctionnaires tout de même), mais qui remplit globalement sa tâche. Mais, au fait, quelle tâche ?

      C’est bien là le premier problème de l’Éducation Nationale : cela fait des décennies qu’aucun débat honnête et citoyen n’a été mené pour définir les rôles de l’École. Doit-elle transmettre du savoir ? Des valeurs ? Corriger les inégalités de naissance et de richesse ? Divertir les jeunes ? Les garder ? Bref, il est devenu évident que les gouvernements de droite comme de gauche n’ont jamais voulu trancher la question, et ont vu dans l’Éducation Nationale un gâteau politique et électoral à utiliser (notamment via les syndicats bien implantés) et surtout un outil d’accompagnement de la mutation libérale de la société française.

II)    Le miroir grossissant des « réformes » libérales

1. Collège unique ou collège inique ?

L’Éducation Nationale a été l’institution qui a le plus subi de « réformes » depuis les années 1950. Associée à la République et à son idéal civique depuis sa création au XIXe siècle, l’École a toujours été considérée comme un outil destiné à corriger les problèmes sociaux en amont. Rappelons que l’ordonnance de 1945 sur les mineurs préfère (pour la première fois) des solutions éducatives par opposition aux bagnes pour enfants des années 1930. Ainsi même si le système éducatif des années 60 reste dur comparé au nôtre, il donne d’excellents résultats dans ces années-là : plus encore qu’au début du XXe siècle, l’École scolarise les jeunes, diffuse un savoir, minimum mais assimilé (calcul, lecture, écriture), et propulse via des bourses d’État une minorité de jeunes français vers le collège et le lycée. Mais le système hérité de J. Ferry n’est pas égalitaire, deux filières parallèles et hermétiques reproduisent en grande partie les inégalités sociales : les petits paysans sortent du système après le « certificat d’étude » (vers 14 ans) pour travailler et les fils de bourgeois petits et surtout grands poursuivent vers le collège et le lycée, grâce à des matières de distinction comme le latin. Mais dans les deux exemples les générations se suivent et accumulent des compétences et des savoirs nouveaux.

C’est néanmoins l’époque où les enseignants de tout grade sont considérés comme des savants, des initiés à la culture. L’image des instituteurs / institutrices, véritablement militant(e)s très souvent, est alors à son zénith. Elle dépasse celle du curé et bien souvent celle du maire…

La grande réforme du collège unique va tenter premièrement d’abattre cette inégalité scolaire institutionnelle et deuxièmement de massifier l’enseignement.

Nous arrivons dans les années 70. La génération du baby boom joue des coudes ! À la reconstruction a succédé la modernisation de l’économie : la France a besoin de cadres, de contremaîtres, de secrétaires, d’experts…

C’est en 1975 que le président Giscard entérine cette réforme voulue par l’ensemble des organisations de gauche et d’extrême gauche. Le but est de scolariser dans un même type d’établissement l’ensemble d’une classe d’âge de la 6e à la 3e. C’en est fini de l’ancien système républicain structurellement inégalitaire mais qui, paradoxalement, favorisait la diffusion du savoir et construisit un lien évident entre travail-mérite et ascension sociale-culturelle.

On peut encore penser aujourd’hui que l’idée d’un collège « unique » est positive (égalité des chances théoriques sans distinction de naissance). On peut aussi rappeler que le contexte économique et social était hautement favorable (recul des inégalités en France depuis les années 50). Pour finir, il était nécessaire de former très largement les futurs cadres de la société des années 90-00 notamment à des disciplines nouvelles comme les langues étrangères et de faciliter les reconversions professionnelles induites par les mutations du capitalisme.

Qu’en est-il de ce beau programme ?

Avec les crises pétrolières des années 70 et les « solutions » libérales des années 80-90 les grands outils sociaux issus de l’idéal de la Résistance (école, sécurité sociale, égalité républicaine) ont été pervertis par les locataires libéraux des lieux de pouvoir.

Ainsi le collège unique a-t-il très vite dérivé vers les lacs amers du libéralisme le plus cynique.

Dès l’origine le collège « unique » ne l’est pas : les élèves dépendent scolairement avant tout de leur résidence : cela génère automatiquement des collèges de centre-ville et des collèges de banlieues. De même l’aide d’écoles privées peut accentuer ce phénomène (des élèves favorisés socialement peuvent être scolarisés en dehors du système du collège « unique »). Comme le collège est « unique », il ne prévoit donc aucune espèce de solution pour les élèves qui n’entrent pas dans les cases : les élèves intellectuellement précoces ou les élèves « déficients ». Même problème pour les élèves qui arrivent d’autres pays (non francophones ou habitués à un autre système scolaire). De plus, la mise en place de ce collège universel coûte si cher (enseignants, locaux, matériel, etc.) que les crédits nécessaires aux solutions à ces problèmes ne suivent pas. Ainsi dans les années 90 les sections auxiliaires du collège unique (filières technologiques, sections pour handicapés mentaux ou physiques, élèves non francophones…) ont presque toutes été éliminées par assèchement budgétaire. Ainsi le collège unique a-t-il eu pour vocation d’agréger sans cohérence ni projet l’ensemble d’une génération dans un système de moins en moins égalitaire dans les résultats et de plus en plus égalitariste dans le fonctionnement.

Les conséquences de cette mécanique infernale sont connues : le collège « unique » devient vite « inique » malgré le caractère national des programmes et des diplômes (souvent remis en cause). Ainsi les établissements scolaires des quartiers pauvres ont-ils été très vite fuis par les élèves des classes moyennes, et le niveau scolaire s’est effondré avec une inflation de problèmes sociaux (délinquance, violence, communautarisme) qui ont eu pour conséquence logique la fuite éperdue des enseignants qualifiés, eux-mêmes remplacés par de jeunes profs ou par des vacataires précaires. Ainsi certains collèges victimes de cet engrenage ont-ils des taux de réussite au brevet des collèges ridicules [1]. Le collège « unique » est donc une machine à multiplier les inégalités sociales et scolaires. De facto il génère de l’échec scolaire et donc des foyers de délinquance et de violences. Il est logique que contraindre toute une génération à rester dans le même système, sans progression au mérite et sans aucune porte de sortie, ne peut que tirer le niveau vers le bas et décupler les problèmes. La boucle est bouclée. Dès sa mise en place le collège unique fut un échec.

À y regarder de plus près l’idée même du collège « unique » était une idée profondément libérale : garantissons sur le papier un même espace éducatif obligatoire pour tous les élèves et laissons-les se débrouiller ! Les meilleurs s’y retrouveront. Les meilleurs ? C'est-à-dire les plus à mêmes de se faire aider par leurs parents, des cours privés, bénéficiant d’un établissement bien fréquenté, etc.

En découplant progression scolaire (passage automatique dans la classe supérieure) et diplômes (multiplication des facilités pour « réussir » les examens) le collège « unique » a, certes augmenté le % de diplômés dans la société, mais on aussi créé une nouvelle génération de quasi analphabètes.

2. Le « pédagogisme » : l’école mourra en bonne santé

Face à ce désastre rampant les pouvoirs publics et les experts du ministère ne sont pas restés les bras ballants. Rapidement la situation est devenue explosive. Chaque ministre de l’Éducation Nationale a tenté (et souvent imposé) une « réforme », contre les syndicats enseignants mais parfois en écoutant certaines de leurs idées. D’où une schizophrénie des organisations enseignantes sur laquelle nous reviendrons.

Dans les années 80, quand la « gauche » s’installe aux affaires, des solutions sont tentées pour prendre en compte le problème n°1 du collège : les différences béantes de niveau, de comportement et de culture entre les élèves d’une même classe (et d’un même établissement). Car sorti des deux extrêmes (collège de « centre-ville » et collège de « banlieue ») il existe des quantités d’établissements où les enfants sont mélangés non seulement socialement mais aussi scolairement. Or, confondant égalité républicaine et démagogie médiatique, les ministres ont toujours refusé de s’attaquer aux causes de cette hétérogénéité (le collège unique et les réformes libérales), ainsi les responsables de l’Éducation Nationale ont-ils été obligés d’inventer un nouveau truc pour gérer ce chaos sans issue. Ce « truc » cela va être la « nouvelle pédagogie », courant éducatif incarné par la figure de Philippe Mérieu. Proche des hiérarques socialistes il va conseiller pratiquement tous les ministres socialistes de l’Éducation en proposant des « solutions » aux contradictions béantes du collège unique.

À dire vrai la « pédagogie » de Mérieu ne repose sur aucune analyse sociale des problèmes, bien au contraire. Chargée précisément d’éviter à tout prix de poser les questions de fond (les inégalités sociales et le refus politique de les corriger) la « nouvelle pédagogie » va puiser dans le vocabulaire psychologique et des sciences cognitives des termes abscons dont le seul but est de dédouaner l’élève en difficulté de toute responsabilité. Les enseignants doivent se transformer en éducateurs, en animateurs ou encore en instituteurs spécialisés afin de gérer des élèves plus enfoncés que jamais dans l’échec scolaire. Avec la « nouvelle pédagogie » l’échec scolaire n’existe plus ! C’est tout bénéfice pour les ministres. L’orthographe n’est plus maîtrisée ? Tant mieux ! Ça tyrannisait les élèves. Certains élèves sont analphabètes ? Quelle importance si on peut flatter leur intelligence d’une autre façon. Les élèves sont violents ? L’enseignant doit mal s’y prendre, etc. Tout le discours « pédagogique » et son métalangage associé n’a qu’un but : faire porter la responsabilité du chaos et de l’anarchie scolaire sur le dos des enseignants (l’autorité en général) et dédouaner parents et élèves (c'est-à-dire en quelque sorte la société) de toute espèce de responsabilité.

Ainsi la vague du « pédagogisme » (années 80-90) va faire culminer les problèmes du collège unique : tout le côté républicain du système scolaire va être dissout dans la lutte contre l’autorité des professeurs (il ne faut pas être « réactionnaire »), le laisser-aller général dans la discipline (éviter l’autoritarisme) et la paralysie des enseignants (leurs décisions vont être soumises à des commissions d’appel, les parents d’élèves, etc.). Au « laissez faire » du libéralisme économique correspond le « laisser aller » pédagogique qui sera inculqué de façon parfois grotesque dans les IUFM.

À la fin des années 90 le bilan du collège unique et des babouineries « pédagogiques » est désastreux : derrière une hausse artificielle du pourcentage de diplômés se cachent des facilités statistiques qui aboutissent à des diplômes dévalorisés et donc à un chômage massif chez les jeunes. Certaines banlieues ont même dans ces conditions des résultats scolaires catastrophiques : les professeurs fuient des zones de violences, les chefs d’établissement sont impuissants ou notoirement incompétents [2]… La pédagogie du « laissez faire », cette culture de l’excuse, ce mépris affiché des fonctionnaires, aboutissent à une dictature de quelques bandes d’ « élèves » tolérés sous prétexte qu’ils sont mineurs ou défavorisés… La vérité est que l’État et son collège ont totalement laissez tomber ces espaces et ces populations triplement marginalisées : chômage, ségrégation urbaine et communautarisme [3].

3. Le rôle ambigu des enseignants

Et les profs dans tous ça ?

Volontiers connus pour leurs grèves à répétition et leur attachement aux « principes » (lesquels ?), force est de constater qu’ils ont été bien souvent autant des résistants au venin libéral que des accompagnateurs de « réformes » qui derrière un vernis humaniste avaient la réalité de la décomposition sociale. Redoutant le libéralisme économique (peu soucieux des fonctionnaires), ils ont toujours adoré le libéralisme sociétal (sexualités alternatives, écologie des beaux quartiers, yoga, homophilie, etc.).

Les enseignants jeunes et moins jeunes ne sont pas, a priori, programmés ou incités à accepter la pédagogie du « laissez faire / laisser aller ». Logiquement attachés à leur matière ils sont plutôt enclins à se battre pour plus de discipline et plus de rigueur dans la façon d’enseigner. Dès lors pourquoi les enseignants et leurs syndicats si puissants dit-on n’ont-ils pas réagi plus vite à ce désastre rampant ?

Les raisons d’un tel paradoxe sont multiples :

- le collège unique, s’il a posé des problèmes évidents dès ses origines, a aussi entraîné le recrutement rapide, massif et durable de dizaines de milliers de « profs » issus directement de la génération 68. Dès lors, dans les représentations mentales de cette génération il y a toujours eu une hostilité latente à l’autorité, la nation, la famille et à ses prolongements éducatifs (le règlement, la république et la morale)… Dès lors les idées pédagogistes se sont développées sur un terreau social favorable (génération 68) et dans un contexte politique particulier (années Mitterrand)… À noter aussi le « deal » implicite proposé aux enseignants par la « gauche » gouvernementale : préservation du statut contre la passivité des profs devant la décomposition économico-éducative de l’Éducation.

- les syndicats enseignants ont toujours eu une position très ambiguë sur cette question. Si certains faux-nez du PS (FEN, SGEN-CFDT…) ont toujours soutenu ces innovations (ces syndicats ont investi les IUFM chargés de former les futurs enseignants aux élucubrations de Mérieu), d’autres sont restés plus lucides (FO, SNES, SNALC) mais quasiment aucun n’a jamais posé la question de la qualité de l’enseignement (à l’exception chronique de FO et du SNALC). Ulcérés à la base par les conséquences du laisser-aller ils n’ont jamais voulu poser la question de la finalité du collège et ont accepté (sous prétexte que ça créait ou sauvait des postes) que l’École prenne sur elle des nouvelles missions souvent plus proches de l’animation de supermarché que de l’enseignement.

-   la sociologie du corps enseignant qui fut longtemps jeuniste, socialiste et féminisée [4] des années 75-95 a donc été un décor très à même d’accepter, de tolérer puis de rejeter seulement à la marge l’escroquerie intellectuelle que fut la « nouvelle pédagogie », dont le bilan scolaire se passe de commentaire.

Et la « culture politique » des enseignants leur pose aussi de nombreux problèmes : ainsi la sexualité de moins en moins intime des élèves, les cas sociaux lourds, les affaires de voile ont toujours profondément perturbé les profs partagés entre tolérance soixante-huitarde et méfiance vis-à-vis d’un élément de perturbation de plus de l’École.

III)    Que faire ?

1. Le « collège unique » est-il réformable ?

Contrairement à une idée utopique répandue l’école ne peut pas réduire à elle seule les inégalités sociales. Cette idée que l’école pourrait réussir là où la société et les partis de gauche échouent est aberrante et très dangereuse.

En inculquant un maximum de savoirs et en donnant aux plus courageux le goût du travail personnel et de la culture, le système éducatif serait bien plus efficace dans la lutte contre les inégalités qu’en distribuant des diplômes sans valeur…

Ainsi faut-il rationaliser le collège « unique ». Pour jouer un rôle dans la correction des inégalités de naissance le collège doit être plus directif. Sans revenir sur l’idée d’une scolarisation massive et obligatoire, il faut néanmoins revenir sans états d’âmes sur le caractère égalitariste du système. L’égalitarisme et son échec scolaire structurel est à corriger d’urgence : garantissons plutôt l’égalité des chances (et des budgets) pour des jeunes d’un même niveau et d’un même degrés de motivation. La sélection par l’argent (que favorise le collège unique par la dégradation de certaines ZEP ou le recours massif aux établissements privés et aux cours à domicile) ou par les seuls résultats scolaires (grandes écoles) a montré ses limites morales et civiques.

Pourquoi, dans le cadre d’un collège unifié obligatoire pour tous ne pas organiser trois sections parallèles et associées ?

- la première section serait limitée, non en horaires mais en matières. Celles-ci reposeraient sur des savoirs minimum pour que le futur adulte puisse s’en sortir dans la vie civile : français, calculs, culture générale, par la suite des options obligatoires (mais au choix) proposeraient des passerelles vers le monde professionnel par exemple partenariat avec des CFA [5].

- La deuxième section serait comparable au collège actuel : panel de matières diverses avec d’éventuels passages vers la première section pour les élèves les moins motivés par les matières générales. Les plus motivés et les plus doués pourraient passer aussi une année dans le troisième groupe.

- La troisième section regrouperait les enfants dits « précoces », à l’aise dans l’abstraction, volontiers volontaires pour les arts, etc. Les moins aptes à suivre ce rythme pourraient repasser dans la deuxième section.

Cette perméabilité entre les trois sections serait plus à même de corriger les savoirs mal appris ou d’expliquer à nouveau des savoir-faire mal compris (la remédiation est aujourd’hui quasiment impossible).

L’expérience montre que les classes les plus homogènes (quel que soit le niveau) sont celles qui avancent le mieux, le plus vite, le plus loin. À l’inverse une forte variabilité entre les niveaux et la motivation des élèves paralyse totalement l’évolution scolaire, cela quel que soit le niveau des élèves. Ainsi dans les classes types du « collège unique » trouve-t-on plus de 30 % des élèves qui ne tirent aucun bénéfice des classes de collèges, 5 % qui ont de franches difficultés scolaires (jamais corrigées) et 5 % qui s’ennuient vite devant le rythme peu soutenu pour leurs capacités. On aboutit donc à seulement 60 % d’une classe d’âge qui tire quelque intérêt du collège.

Dans cette réforme le Brevet des collèges (largement discrédité) servirait de certificat d’entrée au lycée. Quant au redoublement il deviendrait aussi rare qu’efficace. Avec les trois sections chaque élève pourrait trouver un rythme de travail et des matières correspondant à son profil et sa détermination. Le redoublement concernerait seulement des élèves jeunes, immatures ou volontaires.

Ces trois sections regroupées dans un même collège et avec les mêmes enseignants pourraient favoriser la réussite des élèves dont le but ne serait plus d’attendre de passer automatiquement dans la classe supérieure, mais de progresser afin d’évoluer (selon des compétences et non de simples notes) dans un système reposant sur trois axes complémentaires.

Cela permettrait à l’élève type (enfant, adolescent puis jeune adulte) de ne pas être « cassé » par le système quand il change, doute, évolue dans ses attentes et motivations éducatives personnelles. Il est courant qu’un « bon élève » de 6° déraille en 4° et soit déprimé en 3°, ou l’inverse, etc. Ce système qui ouvrirait les possibles permettrait donc de mieux prendre en compte l’évolution type des jeunes. Dans le système actuel quand une base ou un savoir fondamental pour la suite n’est pas acquis il est rigoureusement impossible à rattraper.

2. Assumer de vraies priorités éducatives

Mais ce système tricéphale ne pourrait réussir si le système éducatif ne redéfinissait pas ses priorités. En effet, dans le droit fil du libéralisme et de ses hérésies pédagogistes, la transmission des savoirs et des valeurs civiques a été très largement sacrifiée sur l’autel des faux-semblants sociétaux (occupation des élèves plutôt que l’éducation). Depuis 20 ans le collège a eu à assumer des tâches sans intérêt scolaire au détriment des missions prioritaires. Ainsi sous prétexte d’intérêt « civique » a-t-on chargé les professeurs de faire de la prévention, de la sécurité routière, de la lutte contre le racisme, etc. Toutes ces questions sont sans doute éminemment intéressantes, mais dans la mesure où elles ont remplacé les savoirs et les savoir-faire, on ne peut que regretter que l’Éducation Nationale ait été le coffre-fort de la bien-pensance gouvernementale et de la « démission » des parents. Ainsi la lutte contre le racisme, aussi légitime qu’elle soit, ne saurait être efficace quand elle se coupe de toute analyse sociale et quand elle descend « d’en haut », comme un dogme d’adulte de plus. C’est plutôt à des associations de faire ce travail en parallèle de l’école. La seule façon pour le système éducatif de lutter contre ce danger est de donner aux élèves les outils intellectuels pour qu’ils arrivent, par eux-mêmes, à comprendre toute l’absurdité du racisme [6].

Contre la dérive humanitaire et ses faux-nez politiques, l’École doit affirmer des priorités éducatives claires et s’y tenir.

- le système éducatif doit avoir comme premier objectif de développer au maximum les capacités intellectuelles des élèves. Le but étant de donner à toute une génération une formation minimum dont l’objectif serait pour les jeunes d’avoir un maximum de connaissances et de savoir-faire pour que les jeunes adultes puissent avoir les moyens de trouver leur place dans le violent monde du travail (alphabétisation par exemple…). Dans le cadre du collège unique aveugle et muet face à la dureté du chômage, une forte minorité de jeunes sont sans défense face à la pauvreté. Sans diplômes ou avec des qualifications discréditées (filière STT) plus de 20 % d’une classe d’âge (les moins favorisés à l’origine) sont victimes du système. Ce chiffre note l’échec du collège unique.

- L’École, sans se dissoudre dans le discours hypocrite du progrès sans le progressisme (culture de l’excuse et de l’impuissance via le « pédagogisme », multiculturalisme / communautarisme) doit assumer quelques missions civiques nettes : l’éducation civique ne doit pas se réduire à une morale humanitaire et creuse (donner à n’importe qui pour le Tsunami), ni à des incantations phylo-politiques (discours anti-FN à l’efficacité nulle). L’École doit inculquer aux élèves les valeurs essentielles de la République, non par l’incantation, mais par la démonstration.

Une et indivisible la République française issue de la Révolution ne peut être que laïque et sociale. Cela relève de la démonstration et non du discours creux.

Ces valeurs bien expliquées seront le plus à même de dissoudre toutes les tentations communautaires, qui ont fleuri par la faute des gouvernements « de gauche » ravis de laisser les enseignants gérer les conséquences de la « pensée 68 » (laisser faire, culture de l’excuse…).

3. Garantir le droit

Restaurer un collège efficace pour tous et recentré sur le travail et les valeurs de la République ne peut réussir (donner à chaque jeune une vraie formation correspondant à sa volonté et ses capacités) que si l’État garantit le droit dans ses établissements.

Ainsi nous retombons sur le problème de la « culture de l’excuse ». Vis-à-vis des infimes minorités d’élèves et d’enseignants inadaptés au système et nuisibles au fonctionnement des établissements scolaires (petits caïds, profs doux dingue…), l’État ne doit pas faire l’autruche et laisser ces individus souffrir et faire souffrir. Il est prioritaire de les retirer du circuit et de trouver des solutions concrètes et républicaines. Les enseignants usés avant l’heure ou notoirement incompétents doivent être aidés par l’administration et utiliser leur savoir ailleurs, tout en restant dans l’Éducation Nationale [7]. Les personnels précaires doivent l’être le moins possible, et formés afin de devenir de complets enseignants. Face à des familles indignes, les allocations familiales doivent être conditionnées à la bonne volonté des élèves, de même on pourrait aussi réhabiliter les internats.

Le personnel de direction ne doit plus être noté selon sa capacité à étouffer les problèmes. Les très rares affaires de pédophilie ayant touché l’Éducation Nationale (pour celles qui ont été prouvées) ont été le résultat de cette culture de l’excuse permanente couplée avec l’aveuglement volontaire de l’Administration victime du « laisser faire » libéral.

Le 1 % d’élèves incorrigiblement violents et/ou délinquants doivent être, en priorité absolue, retirés du collège. L’obligation éducative doit se poursuivre ailleurs, sous d’autres formes, le plus loin possible du secteur du délinquant (vivier de déviances prouvé), dans des structures adaptées et fermées. Des tentatives de retour au collège seront tentées quand le jeune aura évolué sur sa propre histoire.

Cette stratégie d’éloignement évitera les phénomènes de bandes, l’enchaînement des petits délits et des crimes, « l’exemple » montré aux plus jeunes…

Conclusion

Il est donc urgent de régler les problèmes et les contradictions du collège « unique » mais aussi de se débarrasser, sans délais et sans nuances, des hérésies libérales (nouvelle pédagogie, jeunisme, culture de l’excuse…) qui privilégient la mise en concurrence des élèves au détriment d’une culture et de valeurs communes essentielles à la république, à la paix civile et au progrès social. En effet, si la société de règle pas elle-même ces problèmes le libéralisme et les contradictions qu’il impose à la France ravagera tout. Car quand la situation sera pourrie au-delà d’un certain point il n’y aura plus aucune vraie réforme possible. On peut même se montrer pessimiste puisque aucune force politique et surtout aucun syndicat ou association de parents d’élèves ne propose d’idées nouvelles. Les riches et les puissants seront les bénéficiaires exclusifs du système et les pauvres (et leurs enfants) seront plus que jamais condamnés à disparaître dans un néant social digne du XIXe siècle.

 


[1] Moins de 30 % pour une réussite nationale autour de 85 %

[2] En effet, les ZEP (Zones d’Éducation Prioritaire) sont de sinistre réputation et les faibles moyens supplémentaires limitent très peu la fuite des « bons » enseignants et des « bons » gestionnaires, généralement les plus expérimentés.

[3] Les affaires de voile qui se développent ponctuellement là où la « gauche » croit lutter efficacement contre le racisme illustrent ce piège soixante-huitard où nous a mené la gauche de gouvernement.

[4] L’augmentation de la proportion de femmes dans l’Éducation nationale a considérablement changé la mentalité du corps enseignant. Il a résulté de cette situation un déclin de la mentalité élitiste des profs mais aussi une propension plus nette à « excuser » les élèves… De manière générale, rappelons que quand une profession se féminise, son image dans la société se banalise et se dégrade.

[5] Notons que pour qu’un vrai partenariat avec le monde du travail fonctionne il faut que les entreprises soient réellement incitées à embaucher des apprentis.

[6] Ainsi tous les élèves du collège sont persuadés que « le racisme c’est pas bien », mais pratiquement aucun ne sait dire pourquoi…

[7] Pourquoi ne pas proposer aux enseignants déprimés ou malades de faire du vrai soutien (quelques heures par semaines) avec des élèves triés selon leur courage ?