Le duel Iran / États-Unis,
préfiguration de la guerre sino-américaine ?
par : Terouga
1. Une partie d'échec se joue à deux
Bien que mal élu en 2001, avant donc le 11/09 et avant d'attaquer l'Irak G. Bush avait nettement reconnu que la Chine Populaire n'était plus un allié tactique (1) mais bel et bien un "concurrent stratégique". Il fallait comprendre que conformément à la nouvelle doctrine impérialiste américaine appelée ailleurs "néo-conservatisme" la Chine n'était plus un État de second zone avec qui collaborer ponctuellement mais bien un futur concurrent. Ni l'Union Européenne largement infiltrée par les intérêts américains ni même la Russie convalescente n'ont aujourd'hui droit à ce titre de "concurrent stratégique".
Reste que si le 11/09 et la guerre actuelle en Irak masque cette opposition latente, le XXIe siècle débutant n'en sera pas moins occupé par l'obligatoire affrontement qui se prépare entre la Chine Populaire et les États-Unis d'Amérique.
Ayant satellisé tout deux leur "étranger proche", ces deux grands États jouent à cache-cache dans un monde de plus en plus mondialisé, c'est-à-dire de plus en plus inégalitaire, violent et interconnecté. Or, cette opposition latente, comme toute "guerre froide" se cristallise dans des espaces et sur des questions qui sont en apparence très éloignées des deux protagonistes. La guerre en Irak, le nucléaire iranien ou encore le devenir de la Corée du Nord relèvent autant du grand échiquier sino-américain que de la géopolitique régionale.
2. Un déséquilibre apparent
Même demain, il n'est pas question d'un affrontement de type "troisième guerre mondiale", la Chine n'est pas l'URSS des années 60, et contrairement aux États-Unis, elle ne cherche pas à dominer le monde. Les dirigeants chinois ne sont ni des léninistes et encore moins des néo-conservateurs exotiques.
Les objectifs à moyen terme de la Chine n'ont finalement pas changer depuis l'époque de Mao : moderniser le pays progressivement en évitant toute surchauffe (natalité, industrie, recherche), unifier la patrie démembrée au XIX°s (récupérer Taïwan, la Mandchourie russe...), défendre l'indépendance nationale et enfin accéder au rang de puissance mondiale qui est dû à une civilisation vieille de 5000 ans, 19 fois plus grande que la France et peuplée de plus de 1,3 milliard d'habitants.
Ces objectifs ne sortent pas du cadre de l'Asie, si la Chine est capable d'intervenir en Asie militairement (guerre de Corée, aide au Vietnam, coopération militaire en cours avec la Birmanie...) elle n'a jamais considéré que ses intérêts vitaux la portaient ailleurs, même si des dizaines de millions de chinois sont dispersés dans le monde (2).
C'est toute la différence avec l'impérialisme américain qui défend sa "sécurité" en Afghanistan, au large du Japon, en Europe et dans ses dizaines de bases dans le monde...
Les États-Unis ont fini de s'unifier depuis longtemps déjà, leur politique génocidaire vis-à-vis des Indiens a créé un vide vite comblé par toute la piétaille dont l'Europe voulait se débarrasser renforçant ainsi le caractère homogène du nationalisme américain et le caractère oligarchique de son régime (3). Des massacres d'Indiens à l'annexion de Hawaii (4) en passant par l'attaque du Mexique en 1848 le bellicisme américain a permis à ce pays d'avancer ses pions quand des empires concurrents s'entretuaient ou déclinaient (guerre européenne de 1914-1918).
Au sortir des deux conflits majeurs du XXe siècle, Washington est à la tête d'une hégémonie occidentale qui ne fait que se renforcer avec l'effacement de l'URSS à la fin des années 80. Mais dès les années 50-70, l'impérialisme américain s'enfonce dans l'immense Asie avec fort peu de succès. Alors que l'Europe de l'Ouest est contrôlée sans problème via des accords avec des oligarchies anticommunistes locales, l'Asie redoute ce nouvel impérialisme occidental : la Chine devient communiste en 49, la Corée du Nord manque de peu de conquérir le sud qui ne résiste que grâce à 50 000 soldats américains et le Vietnam brise durablement l'agressivité de Washington dans la région (1975). Même les alliés régionaux des États-Unis se modernisent loin de toute soumission économique (Japon, Corée du sud, Taiwan).
Reste que la fin de l'URSS et la mondialisation font apparaître les États-Unis comme le chef d'orchestre de la machine qui décuple les inégalités faisant sombrer des régions entières dans le chaos post-libéral (Afrique, Argentine...) toute en "financiarisant" toujours plus les économies, créant un risque de cataclysme boursier. C'est dans ce contexte d'instabilité économique et de vertiges pétrolier que Bush décide d'envoyer des milliers de jeunes soldats conquérir des pays stratégiques... C'est la guerre en Irak engagée depuis 2003.
Rappelons que la Chine s'est opposée avec la Russie, la France et l'Allemagne à la guerre illégale de G. Bush. Épouvantés à l'idée de perdre toujours plus de soldats et gênée par le coût exorbitant de cette guerre sans fin, les États-Unis menacent aujourd'hui l'Iran.
En quoi la Chine Populaire peut-elle s'opposer à la première puissance mondiale au sujet de l'Iran ? Le budget militaire chinois est minuscule comparé à celui des États-Unis. Reste que si l'Iran est infiniment plus dangereux pour Washington que l'Irak (où rappelons-le 150 000 soldats américains n'arrivent pas à pacifier un petit tiers du territoire) la Chine ne permettra jamais à l'impérialisme américain de progresser davantage.
En effet le déséquilibre entre les deux grands n'est qu'apparent : le bellicisme américain est déjà trop dispersé pour être durablement efficace. Au niveau militaire (budget et nombre de soldats) les États-Unis sont déjà au maximum de leurs capacités en Irak: la première puissance s'embourbe dans un État plus petit que la France, affaibli par plus de 10 ans d'embargo meurtrier et où seulement 20 % de la population lutte... Il faut aussi surveiller la Corée du nord (alliée de la Chine), l'Amérique latine est plus que jamais indocile (Chavez, Lula, Kirchner...). Bref, l'Amérique de G. Bush n'a pas plus les moyens de contrôler l'Irak, que d'impressionner l'Iran et encore moins les capacités d'empêcher la Chine de tisser un réseau d'influence qui lui servira demain de toile anti-américaine.
3. Derrière l'Iran, la Chine
La doctrine officielle de la République Populaire de Chine en relations internationales est la promotion d'un monde dit "multipolaire", c'est-à-dire que les grands États ou associations d'États doivent se partager la planète en bonne intelligence et résoudre les problèmes de façon pacifique via l'ONU ou des organisations régionales comme l'ASEAN où Pékin pèse de tout son poids... Nous sommes proches des discours français et iranien et aux antipodes de l'unilatéralisme américain. É tant sur la défensive la Chine n'apparaît donc pas comme une puissance réellement impérialiste, mais comme un pays à la recherche de ses frontières naturelles et historiques.
Ainsi la Chine favorise-t-elle (notamment via le commerce) partout où elle le peut des pays laissés de côté par les Américains. Le Soudan (5) a signé des accords de prospections pétrolières avec Pékin, de même la Birmanie (pays frappé d'embargo US) accueille la flotte de guerre chinoise sur ses côtes, l'amitié avec Cuba est proverbiale et cet été le premier ministre chinois a fait une tournée remarquée en Amérique du sud. Quant au Zimbabwe (nouvel État paria des USA) la Chine commerce avec lui depuis l'embargo de fait décrété par Londres.
Sans tapage, sans volonté de confrontation directe, Pékin occupe tous les espaces disponibles en prenant soin de développer sa recherche et de moderniser ses forces armées au cas où...
La volonté concrète et impériale des USA de contrôler le Moyen-Orient pétrolier est sur le point d'échouer. Aucun allié local n'est solidement et réellement pro-américain. La Jordanie ou l'Egypte sont des poudrières géopolitiques et l'Arabie Saoudite est plus suspecte que jamais. Seul le Pakistan (allié privilégié selon le Pentagone) est officiellement derrière Bush, cela alors même qu'Islamabad est notoirement le fourrier de tout le mercenariat wahabite de la Terre. Pourtant, sans assurer réellement leurs arrières, les intérêts américains visent ouvertement l'Iran. Or, discrètement la Chine a dénoncé la "politisation" de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique et a refusé d'avance toute solution militaire au problème nucléaire iranien. On soupçonne les missiles iraniens d'être dérivés des missiles chinois.
La position chinoise sur l'Iran est comparable à celle sur la Corée du Nord : soutenir des États-tampons dont le rôle est d'éviter l'encerclement de la Chine tout en poussant les États-Unis dans une fuite en avant ruineuse et risquée.
De plus, l'Iran est devenu depuis la fin 2004 (signature d'un accord pétrolier inédit d'une durée de 30 ans) le premier fournisseur gazier et pétrolier de la Chine. Ainsi l'Iran va devenir l'autre grand fournisseur d'énergie avec la Russie (accord de 1997 d'exportation de brut via l'extrême-orient russe). Vu les besoins actuels et futurs de Pékin en matière énergétique, il n'est pas pensable que l'État possèdant la deuxième réserve d'or noir du monde tombe du côté américain.
Si la Chine doit encore attendre une décennie pour porter un coup direct aux Américains en Asie, il est devenu évident depuis longtemps que Pékin développe des amitiés géopolitiques peu compatibles avec l'impérialisme américain.
Conclusion : les jours de l'amitié sino-américaine sont comptés
Certes Pékin s'est aligné officiellement sur la politique anti-terroriste américaine après le 11 septembre, elle ne s'est pas opposée à l'intervention en Afghanistan puisqu'elle détestait déjà les Talibans considérés comme des mercenaires indisciplinés des intérêts américains dans la région. Opposée à la guerre en Irak mais sans se compromettre avec le régime irakien condamné (6), elle reste un partenaire commercial évident des États-Unis, mais comme les vérités géopolitiques sont plus durables que les conjonctures commerciales, il est certain que les deux grands en arriveront tôt ou tard à s'opposer pour décider qui contrôlera l'Asie. Où aura lieu le choc ? Les "indépendantistes" de Taïwan seront-ils encore armés par Bush ? L'argument des Droits de l'Homme sera-il instrumentalisé au Tibet ? Quel rôle joueront le Japon et l'Inde (deux rivaux de la Chine) ?
Reste que les
bavardages agressifs de la seconde administration Bush visant
l'Iran traduisent davantage l'impuissance des impérialistes en
Irak que la possibilité d'un engagement en Iran, pays qui peut
compter sur ses propres forces, la "neutralité" de l'Europe
mais surtout sur le soutien tactique de la Chine
Populaire.
En soit la Chine et ses dirigeants n'ont rien de
structurellement progressistes, mais de facto, la puissance
montante de Pékin est un élément géopolitique qui peut
permettre aux patriotes et aux anti-impérialistes d'Europe et
d'ailleurs de lutter plus efficacement contre l'hégémonie
américaine.
(1) contre l'URSS après 1972
(2) plus de 500 millions de Chinois en Asie même
(3) l'élection de 2004 "opposa" des candidats (et leur vice-présidents éventuels) multi-millionnaires
(4) dès 1900 l'archipel est associé aux États-Unis
(5) qui fut longtemps la bête noire de l'administration Clinton avant d'expulser Ben Laden et de rallier les thèses de l'administration Bush
(6) à qui elle a fourni quelques équipements