Février 2008
Le Pakistan en crise
Terrorisme, élections, sous-développement
par Terouga
1. Un pays aussi grand qu’hétérogène
Le Pakistan a tout pour devenir une grande
puissance : c’est un pays d’environ 800 000 km², peuplé de plus de 150
millions d’habitants qui possède un fort potentiel agricole ainsi que l’arme
nucléaire. Certains domaines sont très dynamiques, ainsi des milliers
d’ingénieurs en informatique viennent chaque année prouver leurs talents à
l’étranger.
Et c’est bien là le problème car le pays n’est pas en
mesure d’employer tous ses diplômés alors même que les besoins sont énormes
dans un pays où l’essentiel reste à faire tant au niveau social que sanitaire.
L’exemple de la démographie traduit les problèmes puisque le Pakistan est l’un
des pays musulman qui a la natalité la moins contrôlée avec une espérance de
vie autour de 60 ans… Le pays souffre des maux du sous-développement auquel il
faut rajouter une système scolaire qui laisse de côté un tiers des enfants.
De
plus le pays traverse une crise politique qui coûte la vie à des centaines de
personnes (800 morts en 2007).
Arrivé
au pouvoir en 1999 par un coup d’Etat le général Mousharraf a perdu les
élections de février 2008 pris entre l’opposition des partis
« démocratiques » et les attentats des islamistes les plus radicaux.
Mais
cette tension politique n’est que le côté visible de l’iceberg des crises qui
secouent ce pays depuis sa création de 1947.
Depuis
ses origines le Pakistan n’a jamais connu de gouvernement vraiment stable, dès
qu’une autorité politique s’installe elle est très vite contestée par des
légitimités rivales, cela explique l’alternance de régimes entretenus par
l’armée et des gouvernements corrompus attachés à une clientèle réduite…
- spécificités régionales
Cette
instabilité trouve ses origines dans l’hétérogénéité du pays qui agrège très
superficiellement des régions et des populations très variées qui se méfient
des autorités centrales : au niveau régional certaines zones sont
constitutionnellement autonomes : c’est le cas des « zones
tribales » à la frontière afghane où des chefs tribaux ont longtemps aidé
Ben Laden et ses partisans.
Le
Balouchistan (frontière iranienne sud) est peu peuplé mais traversé
périodiquement par des revendications autonomistes agitées par divers groupes
armés…
Ailleurs, les grandes provinces ont leurs
spécificités, surtout linguistiques car l’anglais n’est que la langue des
échanges internationaux et de l’élite, localement les pakistanais pratiquent la
langue de leur région, parfois quand les autorités locales favorisent à
outrance une langue cela déclenche des affrontement meurtriers…
- affrontements
inter-communautaires
Outre
ces fortes différences régionales il existe aussi des tensions entre les
Musulmans car si l’islam est la religion de plus de 95 % des Pakistanais il
existe une rivalité ancienne entre Sunnites majoritaires et Chiites
minoritaires, mais cette réalité ne vaut pas toujours localement où les Chiites
sont parfois dominants démographiquement ou économiquement.
Ainsi
à Karachi, grand port du sud, une concurrence acharnée oppose Chiites, Sunnites
mais aussi Pakistanais de souche et descendants des réfugiés de 1947 :
Jusqu’au début des années 1950 un million d’Indiens musulmans (les Mohajirs)
sont venus au Pakistan, 60 % d’entre eux se sont installés à Karachi où ils ont
fondé dans les années 80 le MQM[1],
un mouvement défendant leurs intérêts face aux autres habitants volontiers
méfiants vis-à-vis de ces nouveaux venus dans une ville déjà surpeuplée… Cédant
à la tentation de la violence le MQM s’est opposé très violemment aux autorités
pour contrôler la mairie. Pour contrer le MQM l’armée s’est allié aux
islamistes locaux avant que Musharraf ne pactise récemment avec les Mohajirs
contre ses opposants…
-
terrorisme
islamiste
Et récemment, suite à l’intervention américaine en Afghanistan (où le Pakistan avait aidé les Talibans), une partie des islamistes radicaux se sont retournés contre Musharraf et ont alors multiplié les attentats suicides dans des proportions inconnues jusqu’ici.
2. Une nation en construction
Face
à de tels défis et à de telles tensions on peut penser à raison que seule
l’armée est à même d’éviter le pire. Animée par un solide esprit de corps,
l’armée intervient régulièrement dans les affaires du pays autant pour éviter
un éclatement du pays que pour préserver ses intérêts car les officiers de
hauts rangs, comme les ministres civils, se partagent quand ils le peuvent les
richesses du pays.
En
tout cas les coups d’Etat à répétition ont souvent été à la fois violents et
illégaux mais ont aussi servis de soupape de sûreté.
A
la recherche d’une unité introuvable les militaires ont décidé
d’instrumentaliser l’islam politique contre les irrédentismes et aussi contre
l’Inde, éternelle rivale du Pakistan surtout depuis la sécession du Pakistan
oriental devenu le Bangladesh en 1971.
L’islam
comme religion majoritaire a toujours été LA référence des dirigeants
politiques, c’est même la raison d’être du Pakistan contre une Inde
majoritairement hindoue... Tous les dirigeants pakistanais firent référence à
l’islam, de Zulfikar Ali Butto à Musharraf en passant par le général Zia
ul-Haq, tous ont cherché à utiliser l’islam comme ciment de la nation
pakistanaise en construction.
De
plus, en politique extérieure, les militaires ont aussi favorisé le
développement de mouvements islamistes violents en Afghanistan comme au
Cachemire pour lutter contre l’URSS (avec l’active complicité des USA) et
contre l’Inde.
Cette
politique d’unification par l’islam a largement échoué : premièrement par
ce que cela a entraîné l’essor d’une nébuleuse islamiste de plus en plus
radicale échappant aux partis islamistes légaux proches de l’armée. Ensuite
parce que l’Inde n’a pas subit le sort de l’URSS. Pour finir ce voisinage
stratégique avec les djihadistes a terni l’image du pays avant même que les
plus incontrôlables d’entre eux se retournent contre le Pakistan après le 11
septembre. En réaction les électeurs ont rejeté catégoriquement les partis
islamistes légaux[2] qui
sont passé de 50 à moins de 10 sièges au parlement ! Là où il était bien
implanté le MMA a cédé la place au Parti National Awami[3],
un parti régional animé par des pachthounes rivaux des islamistes.
Mais
dans ce pays aux légitimités rivales les militaires et les islamistes ne sont
pas les seuls à utiliser la violence : les partis
« démocratiques » (c’est ainsi qu’ils se présentent à l’extérieur)
aussi règlent leurs problèmes de façon radicale : en concurrence avec son
frère Murtaza, Benazir Bhutto alors premier ministre en 1996 est fortement
soupçonnée d’avoir fait abattre son rival en pleine rue…
Au sein du MQM deux tendances se sont
affrontées les armes à la main des années durant jusqu’au triomphe du courant
« historique »…
La
mort du général Zia en 1988 dans un « accident » d’avion est un
probable assassinat peut-être décidé au sein de l’armée elle-même.
La
violence est donc le mode d’expression privilégié des forces politiques car les
institutions démocratiques comme la presse libre, même si elles existent, n’en
sont pas moins dépassées par les tensions locales ou nationales.
3. Sortir de la violence
Au lendemain des élections législatives de février 2008 les alliés politiques de Musharraf ont perdu : islamistes légalistes, MQM et le PML-Q ont été emportés par l’abstention (60 %) et surtout par l’opposition « démocratique » mais surtout rivale : le parti de feu B. Bhuto, le PPP[4], et le parti d’un autre ancien premier ministre N. Sharif (le PML-N) sont nettement en tête. Ils eurent par le passé de sérieuses dissensions liées à la rivalité des grandes familles féodales qui les dirigent. Ces partis, même s’ils apparaissent comme sympathiques en Occident n’en demeurent pas moins des réseaux oligarchiques préférant souvent leurs intérêts et non l’intérêt général. B. Bhutto fut coupable de corruption quand elle fut premier ministre[5]
- - -
L’armée et le général Musharraf semblent payer des
années d’atteintes à la démocratie (Musharraf avait décrété l’état d’urgence
alors que la cour constitutionnelle se préparait à le destituer) et surtout
d’alliances avec les islamistes les plus radicaux qui ont finit par se
retourner contre leurs parrains dans une fuite en avant à la fois meurtrière et
vaine.
Les électeurs ont aussi rejeté l’alliance avec les USA
qui ont toujours vu dans le général-président un « moindre mal » et
surtout un rempart contre al-Qaïda alors même que l’armée pakistanaise n’a que
très tardivement lutté contre les terroristes.
Las de la corruption, de l’islamisme sous toutes ses
formes et redoutant les USA les Pakistanais ont rejeté relativement[6]
nettement l’équilibre instable entre islamisme faussement fédérateur et les
officiers faussement démocrates.
Loti
d’énormes potentialités mais confrontés aux maux du sous-développement le
Pakistan reste à la recherche d’un nouveau modèle qui favoriserait l’unité
nationale et lutterait contre la pauvreté.
Mais
pour le moment il n’existe encore aucun parti politique authentiquement
progressiste et aucune volonté réelle de dépasser les particularismes locaux
qui ont entraîné tant de violences et inégalités.
[1] MQM pour Muttahida Qaumi Movement, parti très structuré et avec des ramifications internationales. Son site : www.mqm.com/. Aux dernières élections le MQM a obtenu 19 sièges.
[2] Allié de Musharraf, les islamistes ont créé une coalition de plusieurs partis islamistes nommée MMA (Muttahida Majlis-e-Amal), site d’un parti membre du MMA : http://jamaat.org/indexe.html .
[4] Parti du Peuple Pakistanais fondé en 1967 ; http://www.ppp.org.pk/
[5] c’est son mari qui visiblement touchait le plus de commissions avec la complicité de sa femme. Aujourd’hui son parti le PPP est divisé entre héritiers de Benazir et héritiers de Murtaza…
[6] rappelons que le taux de participation a été évalué entre 30 et 40 %.