Décembre 2007
La question environnementale et le capitalisme : vers une "nouvelle économie" verte ?
par Terouga
I. L’environnement, nouveau déterminisme de la politique ?
Il faut remonter aux années 1990 pour voir fleurir les questions environnementales. De cette période date la naissance des premiers produits « verts », écologiques, recyclables ou dits non polluants. Le sommet onusien « de la terre » à Rio de Janeiro de 1992 marque une prise de conscience mondiale des menaces sur notre planète.
Cette nouvelle question environnementale soulevée dans les années 70 par les premiers écologistes se décline dans de multiples sous-questions : effet de serre, nucléaire, pollutions, rareté du pétrole, énergies renouvelables, etc. Les « écologistes » représentent une idéologie catastrophiste et/ou hygiéniste. Rien de scientifique ni de social là-dedans. Ils fonctionnent par amalgames et alimentent les modes surtout médiatiques.
Mise à part le remplacement des CFC dans les aérosols (dont la dangerosité sur la couche d’ozone est encore discutée) l’écologie marque en fait peu de points. La baisse relative des prix du pétrole après la première guerre du Golf remise même ces questions qui alimentent tout de même des partis « écolos » vite intégrés dans le jeu politicien, c'est-à-dire essentiellement comme faux-nez de la gauche occidentale qui cherche à oublier la lutte des classes après la fin de l’URSS. L’écologie devient un sas qui mène de la gauche à l’ultra-libéralisme le plus échevelé (D. Cohn-Bendit), un « pont » qui mène de la lutte des classes aux espaces verts !
Il faut attendre une décennie pour que ces questions reviennent brutalement sur le devant de la scène : le protocole de Kyoto (1998) et l’attitude de l’administration Bush ont relancé le débat sur fond d’augmentation durable du prix du pétrole. Surévaluées pour cause de spéculation les énergies fossiles n’en sont pas moins en cours de raréfaction théorique (cependant toutes les réserves de pétrole n’ont pas été trouvées ni exploitées) surtout du fait du décollage économique et industriel de pays comme la Chine ou l’Inde.
De plus, des experts de plus en plus nombreux (notamment le GIEC de l’ONU) multiplient les rapports de plus en plus alarmistes sur le réchauffement climatique. Un rapport de la banque mondiale vient même en 2006 chiffrer le coût de ces changements - chiffres assez ridicules du fait de l’incertitude dans l’intensité et les conséquences des changements envisagés.
Le retour des questions environnementales se fait donc dans la panique médiatique et sur le mode apocalyptique : la rareté annoncée du pétrole entraînerait de nouvelles guerres sans issues, le réchauffement climatique réduirait les surfaces habitables et entraîneraient des millions de « réfugiés climatiques ». Logiquement les problèmes du présent se trouvent exagérés et accentués dans le monde futur. Il en fut de même pendant la guerre froide qui, sans imaginer la fin de l’URSS ou des USA, spéculait plutôt sur une guerre froide de plus en plus dure sur fond de guerres atomiques [1]
Pourtant, scientifiquement, il reste très difficile d’évaluer les effets réels de ces menaces écologiques : le climat terrestre est en perpétuelle évolution et il est impossible de quantifier le rôle des activités humaines dans ces évolutions de long terme. Bien avant toute activité polluante les climats mutaient. De même l’influence probable de l’Humanité sur la biosphère ne sera peut-être pas complètement néfaste : qui sait si le réchauffement climatique ne pourrait pas permette de cultiver du blé en Sibérie ou au Canada ? Quand aux déserts chauds vont-ils bénéficier de davantage de pluviosité ? La fonte des glaces polaires ouvrent déjà de nouvelles routes maritimes moins longues donc moins polluantes…Pour le moment la diabolisation des changements climatiques demeure de l’hystérie. Reste à savoir à qui bénéficie cette panique.
À l’inverse si les émissions polluantes réchauffent la terre, n’est-il pas déjà trop tard ? Si la théorie des « gaz à effet de serre » est juste, il s’agirait surtout de s’adapter et de ne pas aggraver encore le phénomène… Bref, la science n’est encore qu’aux hypothèses sur les suites à donner à des phénomènes très complexes [2]
L’environnement est donc en passe de devenir un nouveau déterminisme de la politique et de l’économie. Reste à savoir pourquoi et surtout dans quelle mesure car la mousse médiatique régulièrement agitée sur ces questions cache une réalité qui reste assez peu originale : l’économie française et occidentale reste formatée sur la consommation d’énergie polluante et la fabrication de matériaux et d’objets peu écologiques dans leur élaboration, leur utilisation et leur remplacement. De plus, la part de ces « objets » fabriquée en France diminue sans cesse… Nous consommons les effets de la pollution polonaise ou chinoise…
La seule question sérieuse serait donc de savoir dans quelle mesure les activités humaines modifient l’environnement et si oui dans quelle mesure. Localement une pollution massive a des effets indéniables sur la vie des espèces en général, mais sur le plan global, difficile pour le moment de déterminer l’importance et les effets à long terme des activités humaines sur l’environnement.
Pourtant, le « système » n’attend pas pour réagir à cette nouvelle donne supposée, tout au moins au niveau du discours . Pourquoi ?
L’attitude conservatrice de l’administration Bush sur ces questions ne doit pas faire oublier qu’une forte majorité de grandes compagnies capitalistes multinationales sont acquises aux questions environnementales, en tout cas en apparence et cela depuis des années. Même le président américain a, en parole tout au moins, pris le virage en déclarant vouloir financer à grande échelle les énergies renouvelables aux USA.
Albert Gore, porté par une vague médiatico-cinématographique sans précédent, incarne cette nouvelle génération de décideurs américains, motivée pour sauver la planète, attitude messianique courante dans le discours us…
Ailleurs dans le monde, les grandes entreprises mondialisées sont même aux avant-postes de la question, en tout cas dans la façon de communiquer.
Il faut relire les ouvrages de F. Braudel pour comprendre l’intérêt évident et concret de ces sociétés pour les questions environnementales.
Le capitalisme ne fonctionne que sur la dynamique et le mouvement. Une entreprise capitaliste stagnante en quantité et en qualité ne peut perdurer dans un environnement où la nouveauté prime. D’où l’encouragement de la concurrence par les institutions internationales acquises à la promotion du capitalisme : OCDE, Union Européenne, FMI, Banque Mondiale encouragent autant la concurrence que les privatisations, l’innovation et la protection de l’environnement. En réalité derrière cette promotion d’une « concurrence libre et non faussée » il y a la réalité de monopoles et de trusts qui, précisément, asphyxie la concurrence en contrôlant des filières entières. L’écologie risque de subir le même détournement.
Ces institutions sont donc à la pointe du combat pour le capitalisme le plus pur et la défense d’un environnement libéralisé... Le protocole de Kyoto fait même le lien entre ces questions en évaluant le droit de polluer par un mécanisme basique d’offre et de demande. La loi du marché devant réduire la pollution en faisant augmenter la valeur des droits de polluer… Acculés à des coûts trop élevés les entreprises seraient encouragées d’elles-mêmes à trouver des énergies et des produits moins nocifs, donc moins coûteux pour elles.
La défense de l’environnement sous toutes ses formes (sol, air, espèces vivantes) est donc un réservoir de marchés et d’innovations d’une ampleur absolument inimaginable aujourd’hui. Qui aurait pu évaluer les quantités de produits et de travail induits par la seule industrie automobile à la fin du XIXe siècle ? Encore aujourd’hui cette invention génère des quantités phénoménales de richesses.
Mais cette réalité l’était tout autant il y a 10 ou 20 ans. Pourquoi le monde actuel bascule-t-il aujourd’hui dans une quête désordonnée et paranoïaque de produits « verts » ?
Depuis ses origines l’industrialisation est liée à la question de l’énergie. Tant que les Hommes produisaient de la chaleur en brûlant du bois la productivité énergétique était et restait faible.
Décisive fut l’association des énergies fossiles et l’élaboration d’alliances ferreux à mêmes de canaliser l’énergie issue des dérivés pétroliers : cette révolution entraîna d’elle même la multiplication des moteurs et une croissance inouïe de la puissance mécanique. Ainsi naquirent et se développèrent les chemins de fer et autres moyens de transports comme l’automobile et autres engins de travaux publics facilitant les constructions de tout ordre.
Ce n’est pas la fin du pétrole qui pousse nos dirigeants à imaginer la suite du film, non, le pétrole n’est pas encore assez rare pour justifier d’imaginer une autre énergie possible. Son prix élevé ces derniers temps est plus le fruit de problèmes géopolitiques que d’une pénurie objective qui aura lieu dans quelques décennies. Mais pour les pays qui pensent à l’après-pétrole le coût politique et économique d’extraction de cette énergie est de plus en plus élevé : les États-Unis (et peut-être aussi la Chine) réalisent qu’ils ne pourront pas éternellement contrôler des gisements éloignés et menacés pour garantir leur approvisionnement. Seule la Russie peut se permettre de se dispenser de ce genre de réflexion puisque les besoins locaux en pétrole sont infiniment inférieurs au brut disponible. Il n’en va pas de même pour les grandes puissances économiques. Le Brésil qui a entamé son développement dans les années 60 a été le premier pays a utiliser des agro-carburants, demi-solution de transition qui pose plus de problèmes que de solutions [3] Le coût politique (en attendant le coût financier) du pétrole n’est pas la seule cause de l’intérêt soudain des décideurs pour l’écolo-production. Confusément on réalise en hauts lieux que la pression démographique, le développement de zones étendues ainsi qu’une saturation de certaines techniques industrielles nécessitent une nouvelle révolution industrielle qui permettrait idéalement d’obtenir un développement écologiquement durable, mais surtout qui ouvrirait la porte à des marchés tout simplement… infinis !
En effet toute l’économie productive, de nos objets quotidiens aux infrastructures mondiales en passant par les denrées sont fabriqués avec de « vieilles » techniques industrielles qui consomment beaucoup d’énergie et qui réalisent des produits à durée de vie limitée et surtout peu ou pas recyclables.
Pour des raisons énergétiques, écologiques et démographiques, cette économie ne pourra pas durer éternellement : les guerres autour des réserves de pétrole, des pollutions locales désastreuses ou encore une augmentation régulière de la population ne peuvent pérenniser la situation au delà du demi-siècle.
Sentant confusément ces menaces les peuples réagissent : les plus riches acceptent de trier leurs déchets parce que c’est à la mode, dans les pays pauvres la natalité baisse du fait de l’urbanisation et les partis écologistes se survivent à eux-mêmes. Ces attitudes sont les conséquences directes ou indirectes des questions environnementales, mais nous sommes concrètement loin de solutions durables et saintes. Avec des millions de chômeurs pourquoi trier nous mêmes les déchets ? La baisse de la natalité dans les pays pauvres est aussi réelle que lente et la pression anthropique ravage toujours les forêts tropicales, quant aux partis écologiques ils ne servent en rien la nature et davantage les mondialistes [4].
L’idée proposée est une nouvelle révolution industrielle qui relancerait l’économie sur de bonnes bases productives et améliorerait le sort des populations.
IV) Quid du réel ?
Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal : cette vision d’une économie écologique couplée à une amélioration générale de la vie des Hommes est dans les circonstances actuelles… une pure utopie !
Le discours libéral s’oppose sur cette question au discours conservateur : à la « nouvelle économie » verte s’oppose encore des rentes de situation incarnées par les majors du pétrole us. Assez vite les lobby « verts » pourront dépasser les lobby « gris » des vieilles industries [5], mais la réalité de productions écologiques est encore pour le moment l’apanage de la bourgeoisie la plus libérale et la plus anti-sociale qui soit.
À dire vrai il faudra encore de longues années pour normer et prouver le caractère réellement biologique des produits « verts », les labels actuels dans ce domaine sous pour le moins sujets à caution.
Retour du réel oblige, le discours écologique actuel ne fait que renouveler le discours dominant (Grenelle de l’environnement ou « propositions » d’un N. Hulot) en culpabilisant ceux qui ne font rien pour la nature, c’est à dire essentiellement les classes populaires. Et ce discours local est couplé à un discours mondial qui dit la même chose : le succès des livres de J. Diamond [6] véhicule l’idée anti-sociale que seule la pression démographique (et donc l’immigration) ravage l’environnement en éludant totalement les inégalités sociales, le droit des pays pauvres à se développer ou l’innovation [7].
Pour l’heure le discours écologique couplé à cette nouvelle économie en gestation n’est que le retour du malthusianisme qui, au XIXe siècle déjà, servait à empêcher toute politique sociale accusée d’avoir comme effets la multiplication des pauvres. Les grandes réformes de l’après-guerre ont montré exactement l’inverse.
Logiquement la « nouvelle économie » verte ne propose que des produits de luxe qui, même sous couvert progressiste, ne sont à la portée que d’une minorité de privilégiés : le cas des AMAP [8] est symptomatique car il ne concerne qu’une infime minorité de producteurs et un public de gens notoirement favorisés. Il en va de même pour les produits « bio » distribués dans des circuits parallèles qui ne trouvent du succès que dans les beaux quartiers dans grandes villes mondialisées. Comme toujours la bourgeoisie se distingue de la masse par sa consommation luxueuse.
La réalité nous montre que pour « protéger l’environnement » (et surtout réduire leurs coûts) les grandes entreprises préfèrent délocaliser sous des cieux moins réglementés…
Le discours écologique découplé de toute réalité sociale n’est donc qu’un outil de plus pour les puissants qui mélangent bons sentiments et unanimité pour prolonger leurs positions dominantes.
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La nouvelle révolution industrielle est encore une utopie. Le monde réel nous impose une période d’adaptation de plusieurs dizaines d’années, en attendant l’écologie reste une bulle médiatique de plus à usage des privilégiés.
Dans les années 70 le système capitaliste inquiétait les foules sur le mode « socialisme ou barbarie », il en va de même aujourd’hui car les États (ou les multinationales) sont « les plus froids des monstres froids » comme disait Nietzsche, et tant que les mouvements sociaux ne feront pas valoir les intérêts de la majorité, la nouvelle économie verte ne sera qu’un luxe de plus réservé à une poignée d’initiés plus que jamais donneurs de leçons.
[1] Cauchemar qui revient périodiquement exagérer des « méchants » comme S. Hussein, O. ben Laden ou les Iraniens…
[2] Certains émettent des doutes plus sérieux comme C. Allègre à qui on souhaite d’être meilleur scientifique que ministre de l’Education nationale…
[3] En effet les carburants à base de végétaux sont renouvelables mais consomment beaucoup d’énergie fossile, de l’eau et poussent à la déforestation. Et les sols s’épuisent très rapidement.
[4] Les « verts » d’Europe ont toujours été plus que favorables aux traités européens.
[5] C’est ainsi que les intérêts pharmaceutiques ont évincé les grandes compagnies du tabac aux USA dans les années 80
[6] Notamment « Effondrement » souvent cité par Clinton ou Sarkozy.
[7]Seule à même de produire plus en consommant moins.
[8] « Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne » : structures animées partout en France par des paysans de gauche qui vendent un an à l’avance leurs productions à un public trié sur le volet du chéquier.