Les petites escroqueries du &quo

 

Les partisans du « oui » pourraient défendre démocratiquement leur point de vue. L’idéologie fondatrice de la constitution Giscard est hautement contestable, mais pas indéfendable : c’est le libéralisme économique et plus précisément sa forme monétariste. Que prétend cette doctrine ?

 

La société est trop complexe pour être gérée par des politiques publiques, l’État doit abandonner ces tâches au marché, sur lequel se confrontent les « préférences » de chacun, « offreurs » ou « demandeurs » de marchandises, de travail ou de capital…

C’est le marché qui doit donc déterminer les revenus, chacun employant son travail ou son capital aux conditions que lui fixe la demande. Il faut donc abandonner le salaire minimum, les négociations collectives, etc.

Les services publics n’ont pas lieu d’être, puisque ce n’est que sur le marché que se vérifie leur utilité. Tout au plus les états pourraient-ils intervenir « à la marge » pour subventionner certaines activités pourvus d’effets indirects favorables (« externalités »), comme l’éducation ou les assurances sociales. Ce sont les fameux « services d’intérêt économique général » de la Constitution, soigneusement distingués de « services publics » !

Les crises économiques doivent être surmontées, non par des politiques publiques de relance économique (déficit budgétaire) ou de stimulation monétaire (baisse des taux d’intérêt) mais par l’adaptation de chacun aux nouvelles conditions du marché. Aux chômeurs de réduire leurs exigences salariales, en particulier !

 

Chacun peut s’initier à cette vision du monde en se plongeant dans les manuels d’économie, la plupart d’entre eux partageant cette doctrine. Nous avons bien entendu de profonds désaccords avec cette vision du monde, sa réduction de l’humanité en atomes désocialisés à la recherche permanente de la jouissance matérielle, son aveuglement face aux dysfonctions des marchés réellement existants, etc. Mais après tout l’ultralibéralisme relève d’un débat intellectuel qui mérite d’être mené.

 

Telle n’est pas la perspective des partisans de la constitution : méprisent-ils trop le peuple pour lui soumettre leurs projets, ou tout simplement ont-ils conscience de l’immense fossé qui sépare l’idéologie libérale des valeurs démocratiques de nos sociétés ? En tous cas, les partisans du oui égrènent les contre-vérités, tentant de présenter leur constitution pour le contraire de ce qu’elle proclame explicitement ! Quelques exemples :

 

La constitution représenterait une avancée vers l’Europe sociale : FAUX, aucun droit nouveau des travailleurs n’y figure, et tout au contraire la concurrence tous azimuts pousse à la réduction des salaires et des services publics (1) !

La constitution permettrait la mise en œuvre d’une politique économique européenne : FAUX, tout au contraire elle neutralise la politique monétaire (indépendance de la banque centrale), bride la politique budgétaire et interdit la politique industrielle (2)!

La constitution nous protégerait de la mondialisation. FAUX ! Tout au contraire l’impératif absolu de libre échange et de concurrence, la gestion rentière de l’euro par les financiers de la BCE, interdisent toute adaptation volontariste de nos pays aux nouvelles conditions, toute édiction de règles protectrices face aux mouvements spéculatifs et au dumping social [(3) et (4)].

La constitution représenterait une avancée vers la mise en place d’un gouvernement européen : FAUX, les règles de prise de décision demeurent trop contraignantes pour permettre le fonctionnement d’un véritable État européen – au demeurant peu concevable en l’état actuel des divergences politiques et culturelles entre les pays concernés. La seule source de pouvoir supranational seraient les directives d’application de la constitution, c’est-à-dire une politique toute négative de démantèlement des politiques nationales existantes (5) !

La constitution permettrait de faire contrepoids à l’imperium américain. FAUX, tout au contraire elle grave dans le marbre l’appartenance à l’OTAN, et impose une coordination des politiques étrangères faite pour ligoter les États qui ont manifesté quelques velléités d’indépendance (France, Allemagne) au profit des fidèles alliés de Washington de Londres et d’Europe de l’Est (6).

La constitution représenterait une avancée démocratique : FAUX, ARCHI-FAUX, puisqu’elle exclut de la souveraineté populaire la politique économique, laissée aux « marchés », la politique monétaire, affermée à la Banque Centrale Européenne, la politique étrangère, subordonnée à l’OTAN !

Ne pas voter la constitution nous maintiendrait sous le régime du « traité de Nice » (négocié en 2000 par le couple Chirac-Jospin !). C’est exact, quoique moins contraignant que la Constitution-Giscard, le Traité de Nice émane de la même oligarchie réactionnaire- c'est-à-dire ceux qui veulent aujourd'hui nous faire voter oui ! La suite logique du NON à la constitution serait de le prolonger par la remise en cause des l’ensemble des traités qui la préfiguraient.

Enfin, dernière découverte révolutionnaire des partisans honteux du « oui », voter la constitution… permettrait de ne pas l’appliquer !!! Comme à l’époque du referendum sur Maastricht, de bonnes âmes nous expliquent qu’une fois les institutions en place, des gouvernements « de gôche » les orienteraient à contresens des textes. Comme si une « gauche » incapable de défendre une politique alternative aujourd'hui risquait de trouver l’inspiration populaire qui lui manque dans les fauteuils de l’Élysée ! Comme si ce monumental exposé du dogme libéral qu’on nous presse d’avaliser n’avait été conçu pour ligoter tout gouvernement « déviant » dans un ordre européen plus contraignant et oppressif que ne le fut jamais la Constitution Yougoslave !

 

La grande faiblesse de nos ultralibéraux honteux, c’est de croire abuser le peuple par des étiquettes « gaulliste », « socialiste » ou « écologiste » dont l’expérience a amplement prouvé qu’elle ne camoufle que leurs petits plans de carrière et leur dévotion pour l’oligarchie finaciaro-rentière qui étouffe l’Europe depuis 30 ans.

Au corps défendant de ses initiateurs, le referendum du 29 juin met aux prises les travailleurs, manuels comme intellectuels, et le bloc compact des privilégiés et de leurs affidés. Jamais depuis 50 ou 55 ans les frontières n’avaient été aussi claires, même si d’aucuns ne rêvent de brouiller à nouveau les cartes par des coalitions de circonstances et leur sordide « lutte des places » dès 2007. Le vote NON est le moyen de bousculer considérablement leurs manœuvres !

Car au-delà du 29 mai, l’enjeu est de redonner corps au débat démocratique dans notre pays, en recréant une alternative politique à l’UMPS !