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Lettre ouverte

à Monsieur Chirac

Président de la République Française,

à Monsieur Hollande

Premier Secrétaire du Parti Socialiste

par : Eric Bonjour

(avril 2005)

 

Un autre monde est-il possible... avec cette constitution ?

Détruisez les rêves et les espoirs d'un monde meilleur, nous vous renverrons nos cauchemars les plus terribles.

  Messieurs,

Ayant commencé par proclamer comme tout le monde que je voterais oui à la constitution européenne, je me suis ensuite attaché à lire le texte, les analyses et les débats. Un doute pesant s'est formé dans mon esprit pour aboutir à une conviction profonde de voter non. L'occasion d'un débat entre M Chirac et de jeunes français se présente et j'ai voulu traduire cette conviction en question. Parce que je me sens philosophiquement proche du parti socialiste, j'ai voulu aussi vous l'adresser, M. Hollande. Voici ma question posée sincèrement.

L'idée d'un "modèle" américain, d'un modèle d'hyperpuissance sorti idéologiquement victorieux de la guerre froide, d'un modèle qui fabrique 85 % des images audiovisuelles créées dans le monde, constitue une explication de la domination d'une pensée unique. Le fait qu'elle soit unique, ou plus exactement que les autres n'aient pas autant de moyens socialement efficaces pour rivaliser contre elle, débouche naturellement sur une volonté commune et démocratique, de se diriger vers ce modèle : le modèle libéral.

Il ne fait plus de doute que la démocratie est une structure politique universelle, (de la même manière que les droits de l'homme sont universels), c'est-à-dire qu'en tout temps et en toute circonstance, cette structure est la mieux adaptée pour apporter le bonheur aux hommes. Si le modèle libéral était parfait, s'il était une structure économique universelle, la conjoncture actuelle nous conduirait à adopter ce modèle dans nos valeurs et dans nos constitutions.

Mais il faut réfléchir aux aspects qui font de la démocratie une structure à caractère universel. Ce caractère découle certainement de l'idée d'une volonté majoritaire qui, à travers des élections, laisse aux hommes la possibilité de faire évoluer leur système selon leur choix. Ainsi, du mieux qu'elle peut le faire, la démocratie laisse les peuples libres de choisir leur destin.

Pour qu'un tel universalisme caractérise une structure économique, celle-ci ne doit pas bloquer les mécanismes d'évolution des systèmes (nous tenterons de voir quels peuvent être ces mécanismes). En effet, si ces mécanismes sont bloqués, les peuples n'auront plus la possibilité de faire évoluer leur système, comme la démocratie le veut et le permet.

Si malgré tout, cette structure est bloquée, enfermée dans une constitution ; pour être universelle, il faudrait qu'elle soit en mesure de s'adapter en permanence aux conditions conjoncturelles (croissance, chômage…) et structurelles (démographie, progrès technique...), du pays. Qu'elle s'y adapte face aux volontés des peuples.

Pour qu'un tel universalisme caractérise une structure économique, celle-ci ne doit certainement pas bloquer les mécanismes d'évolution des systèmes (nous tenterons de voir quels peuvent être ces mécanismes). Si ces mécanismes sont bloqués, les peuples n'auront plus la possibilité de faire évoluer leur système selon leur souhait. Ensuite, avant de l'enfermer dans une constitution, pour que cette structure libérale soit universelle, il faudrait qu'elle soit en mesure de s'adapter en permanence aux conditions conjoncturelles (croissance, chômage…) et structurelles (démographie, progrès technique…), du pays. Qu'elle s'y adapte face aux volontés du moment.

Aujourd'hui, tout est mis en cause pour expliquer nos problèmes d'exclusion, notre chômage croissant : la faiblesse politique de l'Europe, le manque de flexibilité du travail, la protection sociale, les services publics. Mais jamais ne sont critiqués, les mécanismes du libéralisme qui engendre par exemple les graves dysfonctionnements que présentent les marchés financiers (en matière d'investissement et de recherche, autant que de partage des richesses).

Ainsi cette pensée unique, cette pensée libérale, est-elle infaillible ? Est-ce que la politique économique libérale ne peut en aucun cas échouer ? Est-ce que le modèle américain doit nécessairement fonctionner en Europe ? Comment être sûr que ce modèle ne fonctionne pas uniquement grâce à leur omnipotence sur le monde, et plus généralement, grâce à une composition systémique bien spécifique ? Est-ce qu'il doit nécessairement fonctionner sur le long terme ? Est-ce qu'il doit fonctionner mieux que toutes les autres structures économiques possible et imaginable ? Est-ce qu'il doit pouvoir s'adapter à toutes situations ?

Si la réponse à ces questions pouvait être un oui absolue, alors, la structure libérale serait certainement universelle. Mais trop de variables rentrent en ligne de compte et personne n'est capable d'apporter une réponse certaine à ces questions, en admettant même qu'elles en aient une.

Pourtant, ce "oui" est la réponse que semble poser la constitution puisqu'elle intègre en son sein toutes les politiques et les structures économiques libérales des traités antérieurs. Mais parce que cette constitution est un cap symbolique et majeur, qui doit avoir un destin à long terme, elle renforce considérablement la porté de ces vieux traités.

Ainsi, elle renforce les risques de blocage économique de l'Europe : D'abord parce qu'une révision constitutionnelle future, allant contre la pensée unique aura, par définition, des difficultés infinies à rassembler l'unanimité. Ensuite, parce que la plus simple réforme, la plus petite évolution allant contre la politique et les structures libérales telles qu'elles sont inscrites dans le traité, sera par définition, jugée inconstitutionnelle.

C'est ici que nos mécanismes d'évolution sont bloqués. Parce qu'il sera impossible d'obtenir une unanimité avant longtemps. Mais aussi, parce que la constitution bloquera toute possibilité d'évolution progressive et prudente de notre système. Ce dernier outil semble pourtant très utile, parce que l'homme est justement de nature prudente, surtout quand il a beaucoup à perdre.

Aussi, c'est bien ce type d'évolution qui a abouti à la fin des entreprises nationalisées. Cette évolution aurait-elle pus se produire si la structure de ces entreprises avait été protégée par la constitution ? Le pouvoir aurait-il accepté de supprimer d'emblée, l'ensemble des articles posant ce principe ? Dans la négative, n'aurait-il pas été nécessaire de réviser la constitution à chaque nouvelle étape de l'évolution ?

Si, du fait de ces blocages, les politiques économiques alternatives ne peuvent pas être misent en place, elles ne pourront pas prouver leur efficacité. La supériorité, socialement construite, de la pensée unique ne pourra pas être remise en cause de manière indiscutable et le libéralisme gardera inévitablement une très grande influence sur le vote d'une révision de la constitution. Elle empêchera pendant longtemps d'atteindre l'unanimité et il faudra plus encore de temps pour accéder à notre outil d'évolution progressive des structures.

Si l'on souhaite réellement définir une structure économique pour l'Europe, son inscription dans un texte de loi plus souple que le traité constitutionnel n'apparaîtrait-elle pas plus adapté ? Une loi ne rend pas inconstitutionnelle les autres lois et un texte législatif récent à toujours plus de force que les anciens textes. Dans ces conditions, il paraît plus envisageable qu'une évolution puisse se dessiner petit à petit, texte après texte, dès qu'une volonté démocratique l'aura décidé.

Finalement, il faut souligner la proximité structurelle entre l'immobilisation dans une constitution d'une pensée unique non-universelle, et l'omnipotence d'un parti unique acquis à une autre pensée unique. Il faut notamment imaginer ce qu'implique une telle structure en termes d'enfermement idéologique du fait de ce risque d'immobilisme et de conservatisme mécanique. Ce ne serait hélas pas la première fois qu'une démocratie donnerait naissance à une nouvelle forme de totalitarisme. Un totalitarisme partiel car attaché à une petite tranche de la vie politique, à la différence d'un parti unique qui contrôle habituellement chacun de ses segments ; mais un totalitarisme fondé sur la mise en place et la conservation de son idéologie mère.

Alors qu'en son temps, l'URSS avait inscrit la structure soviético-communiste dans sa constitution, il faut se demander s'il est bon de graver une nouvelle idéologie économique dans la nôtre. Cela en considérant tous les impacts que doit nécessairement avoir une structure économique sur les conditions et le cadre de vie des hommes, pour atteindre finalement sur le long terme, notre manière d'appréhender cet environnement et notre réflexion même.

Ainsi, Monsieur Chirac, Monsieur Hollande, vous qui êtes très attaché à la démocratie, continuerez-vous à défendre cette constitution devant le peuple Français et Européen, alors qu'elle présente une telle allégeance idéologique ?

Peut-être est-il venu le temps, où pour arriver à satisfaire certains impératifs tel qu'un compromis, il faille à nouveau sortir pour longtemps de cette sorte de perfection systémique que nous assurait la démocratie.

Quant à moi, vous l'aurez compris, je voterais non pour dire que ce compromis n'est pas envisageable pour moi, dans une union qui se dit basée sur la démocratie. Je voterais non en espérant que les autres peuples comprendront cette réticence viscérale à se diriger vers un nouveau type de soumission idéologique. Je crois, moi, j'espère que ces peuples seront enclins à ne pas abandonner leur pouvoir dans un tel processus de soumission. Je le crois parce que heureusement face au développement de cette pensée unique libérale, demeure un adversaire de taille : la pensée démocratique, qui si elle peut-être tout aussi unique et socialement correcte, semble aussi autrement plus universelle.

Veuillez agréer, Monsieur Chirac, Monsieur Hollande, l'assurance de tout mon respect.